A la
portée du chemin !

Mardaye Tony
Vu du
ciel une ligne noire louvoie dans la
cité, serpente à travers les bâtiments et les trois
marchés de la ville. Elle
court entre les maisons, les magasins
puis s'ébranche dans d'innombrables directions, tout en se
ramifiant en des
points de rencontres multiples. Elle poursuit sa course vers les
mornes,
contourne les hauteurs, puis dévale les ravines, avant de se
perdre dans la
campagne.
Vu du
ciel, la ligne noire longe la côte morcelée, la
ceinture et la parcourt, offrant à l’oeil la vision
d'une mer
toujours bleue, pour celui ou celle qui
prend
le temps de regarder les horizons qui le
renvoie au-delà des ailleurs connus
.
Cette
ligne noire se multiplie, se démultiplie à
foison pour former un dédale où chacune de ses
ramifications incarne une force mystérieuse,
véhiculant des images forces
et évoquant dans l'imaginaire collectif la relation suspecte que
l'homme
entretient avec elle.
Ses
principales composantes sont femelles, elles sont de nature
à nous
égarer, illusionner ou tromper une vie pesante, en
permettant l’évasion
vers d'autres espaces, vers d'autres étendues, vers
d’autres hommes.
Dans sa
symbolique féminine, elle se confond dans l'inconscient des
Nègres, avec cette
femme qui les égare dans son amour, en les illusionnant par sa
présence, puis
les perd dans ses bras tout en les dévoyant dans le vice d'une
étreinte. Que
nous autres, les hommes, remercions en la rudoyant chaque jour un
peu
plus, comme si nous martelons la chaussée sous nos pieds,
afin
d’extraire le pêché originel ou supposé que
la femme porte en elle. Ainsi
s'établit la relation avec l'entité formelle et la
pensée informelle de nous
autres.
Des
milliers d'hommes ont construit ce labyrinthe au cours du temps, pour y
édifier
la cité, des centaines d’hommes continuent à
étendre son emprise, qui telle une
pieuvre déroule ses
tentacules autour de sa proie, elle semble être sans fin, sans
limite, il en
faut toujours plus… Elle ne raconte pas
son histoire, elle la contient comme dans les lignes de la main. Elle
n'a pas
besoin d'écrire son passé, car il nous appartient de le
faire.
Sur ce
fond invariablement neutre, sauf quand la nuit tombe, une ligne noire
délivre
le message de la vie, c’est un mouvement, une trajectoire, un lieu
à atteindre,
une rencontre, une aventure. Et sur ce fond invariablement neutre,
même quand
la nuit tombe, une ligne noire délivre la dépêche
de la mort, c’est une
finalité, une fin de vie, elle conduit à la
dernière demeure, met fin à
l’aventure.
Quelle
soit pierreuse, fusse-t-elle nébuleuse ou rocailleuse, elle
conserve
l'empreinte du passé, dispensant par là même, le
message de notre histoire.
Elle raconte les pillages qui s'y étaient
déroulés, les exodes et les arrivées
tragiques qui sont restés figés dans son tracé,
jusqu'à la mémoire de nous
autres la restitue. Elle fut la complice, le moyen, l'instrument
qui
permit la domination de cette terre rétive, le lien entre
l'habitation et le
port, elle fut le chemin que parcouru des milliers d'esclaves
déracinés et le
cimetière de leurs espérances.
Elle fut
haïe par les générations successives, maudite par
les Nègres qui pour s'en
affranchir créèrent les traces. Elle n'avait
d'utilité que pour les maîtres et
qui à chaque ligature d'années ne cessait
d'étendre son emprise afin
d'épreindre la terre qui refusait de se soumettre à leur
volonté.
Elle
recèle magie, quelque chose de maléfique émane
d'elle, étant perçue comme un
lieu de danger dès que le soir tombe, un lieu où les
morts ayant commis des
actes inexpiables rôdent tels des larves en quête
d'âmes à perturber. Soucougnans
et volans
apparaissent aux
humains sous la forme de chiens fumant une cigarette, d'hommes sans
tête qui
traînent une chaîne de fer accrochée à leurs
pieds, de cercueils posés au
milieu du carrefour se déplaçant tout seul et dont la vue
plonge la malheureuse
victime dans une peur sans nom.
Dans sa
physionomie masculine, elle est chargée de mystères, de
terreur elle devient le
symbole de l'égarement des hommes et de l'esprit.
Et à midi la
diablesse se promène sur la grande route …
Elle
reste le témoin privilégié de la vie des
hommes, elle renferme toutes les
histoires, celle des amours cachées se déroulant dans les
charmilles, des
baisers volés sur le perron des maisons, des mains accortes se
promenant sur
les seins avenants de jolies demoiselles à l'entrée des
vestibules. Elle est la
spectatrice des amours cessants, celle qui accueille les valises
voltigées sur
les trottoirs et la contemplatrice passive des idylles naissantes
où les
amoureux enlacés flânent le long de ses promenades. Elle
se fait la voyeuse
indulgente des forfanteries de l’homme, qui à la nuit
tombée, guette la femme
dans les venelles sombres, et parfois en « core »
une sur un mur, lui plantant sa masculinité
en plein
milieu de sa féminité.
Elle se
fait parfois, l’observatrice muette des querelles et des chamailleries,
des
scandales et des esclandres d'une foule grouillante multicolore
déambulant le
long de ses avenues. Dès fois, elle accueille sur
le bitume le
corps sans vie d'un homme dont le fil du coeur s'est dépendu et
qui dans la
circonstance rend son âme à Dieu.
Elle est, restait et
restera le réceptacle de vie de tous
ceux qui la traversent, de tous ceux qui empruntent ses rocades, ses
avenues,
ses boulevards, de tous ceux qui piétinent ses pavés, que
ce furent les
chevaux, les carrosses, les cabrouets, les voitures et les hommes, elle
emmagasine tous les souvenirs et à chaque croisements anodins,
des milliers
d'histoires, des centaines de drames s'agitent comme les flammes d'un
brasier
rougeoyant, impalpable, immatériel, hors de nos chétives
visions.
Elle
recèle l'histoire des hommes dont le coeur endurci ne s'est pas
attendri avec
ces siècles qui se déroulent comme un tapis
d'étoiles. Elle s’imprègne de toutes
les émotions, les sentiments, les peurs, les craintes, la
jalousie, la rancune,
l’amertume, l’égoïsme, toutes ces choses embusquées
dans le coeur de l’homme,
rangées par ordre de destruction croissant depuis le
commencement des temps, et
qui sans cesse, s'exhume dans une humanité nouvelle en consumant
ses stigmates
dans les brasiers de l'oubliance.
L’homme n’apprend
rien !