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Enfant d'ici et d'ailleurs

tony

Evariste Zephyrin


 

Je suis né ici  et toi là-bas

Je suis né sous un soleil chaud

Et toi sous un soleil froid

Nos chemins se sont croisés

 

Aujourd’hui

 

Tu vis où je suis né,

Je vis où tu es née

Et nous avons inversé les chemins

 

Mais je te raconte et partage pour que tu saches !

J’ai connu le temps d’enfance,

Le rythme de ses passions.

 

J’ai flâné le long de la rivière

Juste avant l’heure de la prière

J’ai fait monter haut dans le ciel

Mon cerf-volant

Il a dépassé l’arc-en-ciel

J’allais dans les bois

Chercher les goyaves

J’ai volé les cocos-befs

Et j’aimais faire ruisseler

Entre mes doigts d’enfant

L’eau de pluie.

 

Quand arrivait le dimanche

J’allais à la messe et à la confesse

J’écoutais le curé faire son prêche

Le mardi j’allais avec ma tante au temple

Je n’aimais pas ce Dieu bossu et cornu

Qu’ils adoraient, il ressemblait au diable

Je n’aimais pas qu’ils m’imposent les mains

Ni que je devais psalmodier des monosyllabes

J’aimais le mercredi car je chantais dans la chorale

De l’église adventiste, et j’étais amoureux…

Je me fiançais à Odile, à Octavia, puis à Maryline

 

J’ai vu dans le soir les lucioles

Eclairer leur âme

Et ma mère me lisait la carte du ciel

Lors de nuits sublimes.

Je rêvais en silence des étoiles

 

 

J’entendais des voix dans la nuit

« les morts nuisent aux vivants »

J’ai côtoyé les mauvais esprits

Mais j’en étais prémuni

On a volé ma magie

Je les ai maudits

 

J’ai haï le jappement lugubre

De ces chiens dans la nuit.

J’ai joué à des jeux d’enfants

J’ai ri en toute innocence

 

J’ai grandi pour un essor mesuré

Fait des rêves qui  se réfléchissaient

Sur ma candeur, j’étais ailleurs

Et je fus solitaire, même déjà là.

 

J’ai rêvé du pays aux quatre saisons

Sur mon abécédaire j’ai vu la neige tomber

La grêle chuter du ciel et tout fracasser

J’ai vu le vent pousser les gens dans la rue

Et en hiver se réchauffer auprès de la cheminée

J’ai aussi vu les arbres verdir avec l’arrivée du printemps

J’ai vu les arbres porter leurs fruits en été

Et la terre s’éteindre en hiver.

 

J’ai rêvé de ce pays aux belles images sur mon abécédaire

Et, j'ai vu les saisons défilées…

 

Puis, je suis parti à la rencontre de ton pays,

Ce jour augural où je fus dépecé 

Et où je palissais à me sentir.

 

Il fallait me voir débarquer de l'avion avec ma chemise cintrée,

Mon pantalon patte d’éléphant et mes chaussures pingouins

J’étais beau et à la mode

Mais en arrivant ici, en y repensant je devais être ridicule

Un petit négrillon débarquant de sa jungle

J’étais beau, mais personne ne me regardait

J’étais devenu transparent

Il ne voyait pas le nègre que j'étais,

 

Ce fut mon  premier contact avec l'altérité, avec l'autre, avec cette terre aux quatre saisons, et ce fut un jour sombre dans ce ciel gris, des maisons des tours, du béton, des avenues...

 

Je cherchais l'arbre, quelque chose à quoi me raccrocher, je quittais mon île aux deux saisons, et je foulais l'enfer. Rien ne paraissait beau, tout était froid et vide, les gens tristes, le regard terne, non, je suis mort ce jour là ! Mes parents m'ont tué, ils m'ont coupé mes racines, séparé de mon premier amour, de mes premiers baisers consentis et non volés, de mes premiers malélivés offerts et non achetés ou forcés. Ils ont coupé mes branches.  

 

Et je me suis retrouvé balayé par ce vent froid, cloîtré dans un studio du 15 e arrondissement, j'ai échappé au taudis, là où l’on enfermait les nôtres, et  dans ce quartier nous étions les seuls noirs,  et je cherchais des yeux, saluais dès que je voyais un au Felix Potin.

 

J’ai connu le mépris dans leur regard

 

J’ai vu des  parents qui ont  empêché leurs enfants de jouer avec  moi.

Même dans le square, je jouais seul avec mon ballon.

C'était mon compagnon et mon ami, puis j'avais mes livres.

Je me plongeais dans mes encyclopédies. Je dépassais le big-bang.

Je reformulais les théories : l'univers connu n'est qu'un atome, d'une cellule, il fait parti de quelque chose de plus grand que lui. Je contestais  les théories…

 

En fait, j’avais  mes livres, un ballon et mon esprit pour vivre avec moi et je devais me suffire dans ce pays sans repère. Je n’avais plus mes longues promenades dans les bois à aller chercher les goyaves, plus de ciriques à pêcher, je n’avais plus mes jeux d’enfants.

 

 

Evariste Zephyrin