A
la portée du chemin

Emmanuelle
Desché
« A la
portée du chemin » ou « à la
croisée
du temps, un bout de chemin » où quand le temps se
mêle à l’espace au
travers de la rue. Tel est l’objet du texte de Tony Mardaye dont le
point de
départ est une rue de bitume noire, de la ville de
Fort-de-France.
Cette rue chemine entre
les bâtiments de la ville, passe
devant les trois marchés,
puis, son tracé
s’éclate, se répand sur le
territoire, parcourt les
reliefs, s’enfonce
dans les campagnes et jouxte les cotes du littoral maritime,
d’où l’on a des
points de vue imprenables sur la mer azurée.
Cette rue est loin
d’être déserte, en effet l’homme
entretient une relation particulière avec ce macadam. Relation
qui s’articule
autour de trois fonctionnalités qualifiées de
« femelles » : la
première fait référence au fait que parfois l’on
se trompe dans son itinéraire,
la seconde a pour vocation de conduire les pas de l’homme aux lieux de
plaisir et
enfin la dernière lui permet de
s’évader
de son quotidien en prenant la clé des champs.
A ces trois fonctions,
s’ajoute une « symbolique
féminine » où l’image de la femme se lie
à la rue dans une métaphore
à connotation
judéo-chrétienne. Dans cette représentation,
à l’instar du péché originel
de la création, la rue se
transforme en un
moyen d’accès à la débauche et à la perdition des hommes par la femme.
Dans une
continuité quelque peu négative, la rue devient
noire, sombre. Elle épouse la mort, car elle conduit la dépouille des hommes à leur
« dernière
demeure », ou bien encore elle devient un espace de
dépôt où s’amoncellent
les cadavres.
Puis,
la rue entre
dans une dimension obscure quasi-mystique, se confondant ainsi avec la
noirceur
de la nuit, qui laisse s’échapper de ses entrailles ses
créatures maléfiques,
tels que les « soucougnans »,
« volants » ou autre
dorlices, diablesse. Ces créatures
de la nuit ou du jour, se dressent face
aux hommes sur ces rues noires et sombres où lumineuses à
midi.
Mais
la rue est aussi un support chargé d’Histoire.
D’abord d’un
état naturel rocailleux, elle a été
construite au fil du temps par les hommes, pour finalement dessiner un
réseaux
routier. Dans notre archipel caribéen, entre autres, ces
premières constructions
correspondent à l’arrivée des prédateurs
européens, qui se sont livrés à un
certain nombre d’exactions à l’encontre des populations qui y
vivaient, à
savoir les caraïbes.
Progressivement, cet
embryonnaire tissu routier s’est mué
en un moyen politique de domination des colons esclavagistes, sur leurs
esclaves noirs. Ces derniers par opposition préféraient
emprunter les traces
d’où ils pouvaient partir en marronnage.
Nous pouvons nous
permettre d’ajouter un autre trait à cet
aspect de domination politique et militaire, car si grâce
à cela les maîtres
pouvaient avoir un meilleur contrôle sur leurs esclaves, le
bénéfice qui en
découlait était indéniable.
Ces routes qui
permettaient d’approvisionner les
plantations, favorisaient un accès plus rapide entre les
plantations et les
bourgs ainsi qu’un acheminement optimum
des récoltes vers les ports où accostaient les bateaux
chargés de denrées
alimentaires, de matières premières et biens
manufacturés.
Dès lors, un
flux
continuel s’est mis en place et dont les profits
revenaient aux seuls colons négriers.
De fait, étant
un espace de circulation permanent la rue a
connue l’évolution des différents moyens de locomotion
successifs qui l’on
utilisée soit des « chevaux » ou
autres quadrupèdes, au chevaux
moteur c'est-à-dire les voitures.
La rue est aussi un
lieu qui recèle les histoires des
hommes. Elle est l’endroit où c’est répandu de nombreuses
histoires d’amour.
Ces amourettes y ont pris naissance, s’y sont épanouies dans
toutes leurs
splendeurs charnelles puis s’y sont achevée.
Cependant le quotidien
des hommes étant parfois moins
prosaïque, la rue est aussi un espace où éclate avec
fracas des querelles ou
des disputes en tout genre entre les hommes.
En tant que
« réceptacle de vie », la rue est
par conséquent le témoin privilégié des
émotions enfouies dans le cœur des
hommes. Des émotions plutôt destructrices comme
« l’égoïsme », « la
jalousie », « la rancune » etc. et qui
ressurgissent à chaque
génération mais dont les méfaits sont
perpétuellement oubliés.
Pour aller au
delà de la pensée initiale, nous pourrions
creuser un peu plus la notion de « bout de
chemin », ou tel un cheminement
la rue se vêt en une allégorie du devenir de l’homme.
C'est-à-dire,
que la rue se transforme en une sorte de
parcours initiatique pour l’homme. En fonction des itinéraires
choisis, résultent
des rencontres heureuses ou malheureuses qui servent
d’expériences aux
individus et qui contribuent à la formation de ce qu’ils
deviennent.
Ainsi, en parcourant
les routes, un peu comme des
aventuriers les hommes s’en vont cheminant en réalité
vers le modelage de leur
être. De ce fait la rue prend alors une dimension masculine
immatérielle quand
elle devient un vecteur formateur des
êtres.