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Chair d’esclave  âme des dieux

L’homme se crée ses dieux et démons

umbandaNous pensons que s’intéresser au fait religieux c’est s’intéresser  avant tout aux résistances d’un groupe humain à une oppression, et dans cette optique le fait religieux se traduit par un colligement de survivances de pensées et d’actes  congruant à la  fixité d’une mémoire, qui sera restituée sous forme ritualisée  par des ecclésiastiques dans le cadre du rite eucharistique (ou par des  prêtres, pasteurs, imans, sorciers, chamans, druides, bonzes, gourous  ou autres dignitaires religieux  dans un cadre cérémoniel propre à leur croyance),  et ceci, afin de lutter contre l’oubli et d’offrir à l’oppressé, à la victime, à l’hérétique, au sacrifié, à l’immolé, au martyr et  au crucifié dont on partage un intérêt, une revanche posthume sur l’histoire et le sort.

[Remarquez que la plupart des « Saint homme » de ce monde, en leur temps furent des martyrs, le christianisme en recèle un grand nombre, notamment la fameuse  Sainte Blandine (jeune esclave) ou encore sainte Marte qui sous le règne de l’empereur Déce fut décapitée. ]

Ce processus s’appliquera aussi à l’oppresseur, dont on perdurera la mémoire  sous forme d’infamie. Ce personnage sera diabolisé, satané, il fera face à l’oppressé  dont la personne sera sacralisée ou sanctifiée.  

Afin d’illustrer notre propos, référerons-nous à Adolf Hitler, considéré comme le mal absolu,  à qui le monde jette l’opprobre, une « damnatio memoriae » des temps actuels ou le président américain Georges Bush,  dont la vox populi fait de lui  l’émanation de la Bête de l’apocalypse ou l’une de ses manifestations. Pour beaucoup il est le mal incarné, celui qui veut plonger le monde dans le chaos et les ténèbres, il est celui qui annonce la fin des temps.  C’est ce que nous avons pu entendre et lu plus d’une fois.

Constatez que dans le même temps, nous aurons un processus de divinisation et de diabolisation qui fonctionnera de manière concomitante, l’un n’allant pas sans l’autre et l’un dépendant de l’autre.

A notre sens, Les sanctifications, les sacralisations  ne sont qu’une perpétuation de la mémoire d’hommes et de femmes remarquables[1] et pas forcément des  croyants ou des religieux, mais dans tous les cas ce furent des « Saint Homme » des êtres capables de faire des miracles au sens religieux ou des résistants vaincus ou vainqueurs ou encore des hommes ayant pris la défense d’un groupe. L’inverse est vrai, notamment pour les êtres diabolisés ou satanés.

Toutefois, notre démonstration serait incomplète  si nous omettons ceux  qui se trouveront à être diabolisé ou sanctifié en n’ayant rien fait, en étant inactif ou en laissant la décision à d’autres, comme Ponce Pilate qui s’en lava les mains. 

Par ailleurs, le pouvoir politique n’étant pas en reste se crée  ses figures mythifiée ou «héroïsées »,  dont elle a besoin  pour créer la nation et raffermir le sentiment d’appartenance des individus en les nouant dans un destin commun afin de maintenir une cohésion nationale, toutefois ces saints d’Etat ou laïcs auront vocation  à être  vénérées comme des Saints d’Eglise à l’instar de Lénine, Staline, Mao, Che Guevara et bien d’autres ou un culte leur fut ou leur est rendu.

Cette pratique est vieille comme le monde, on la retrouve en Egypte ancienne, dans la Grèce antique et dans la Rome impériale où on rencontrait une pratique : l’apothéose ou la consecratio[2] qui s’apparentait à une cérémonie où on  divinisait un mortel( empereur romain), il est rangé au nombre des dieux et participent aux honneurs divins.   L’homme consacré n’est pas un dieu en tant que tel, il est proclamé divus (homme divinisé). Mais toutefois, la réalité de ces « divus » ne trompait personne, ils faisaient l’objet d’un culte imposé et ne suscitaient jamais une dévotion ou une piété  sincère et réelle.

Remarquons, les dernières velléités ou tentatives d’imposition d’un saint républicain  se sont manifestées par la volonté du pouvoir français d’instrumentaliser  la mémoire d’un jeune homme, fusillé pendant la seconde guerre mondiale par les nazis : Guy Môquet, qui n’est ni plus ni moins qu’un des milliers d’hommes fusillés pendant cette période, à l’instar de Tony Bloncourt qui tout comme Guy Môquet a adressé à ses parents une lettre avant de mourir.     

Le nouveau monde ou la rupture

« Le Noir est mouillée de sueur, pratique une prière afin que meure le Noir qui ne veut plus subir…»

umbandaLe procédé  de divinisation ou  de diabolisation se répète dans l’ensemble des religions qu’elles soient monothéistes ou polythéistes, dans le monde musulman comme dans le monde  chrétien, dans le monde bouddhiste comme dans le monde animiste. Ce  qui a conduit à diviniser  un homme ou  un groupe d’hommes  ou à les diaboliser  en Europe, en Asie  se reproduit partout dans le monde avec différentes intensités.

Prenons le cas d’Haïti ou des  esclaves noirs furent lwasiser[3]  entre autres les Gédé[4],  et vu  que les conditions  furent les mêmes au Brésil  terre d’esclavage. De fait, a connu  un processus similaire, mais notons qu’aux Antilles   françaises il n’en fut pas de même, soit cela n’a jamais existé, soit nous n’avons pas conservé leur mémoire, bien que persiste une trace dans la littérature antillaise moderne d’un « Mentô »  un être disposant de pouvoirs quasi-divins et qui évoluerait parmi les humains, mais aucun culte ne lui est rendu à ma connaissance. A contrario, dans un cadre domestique  la populace est prompte à diaboliser certains individus, les transformant en « dorlice[5] ou en soukougnan[6] ».

Outre cette particularité des Antilles françaises, c’est un processus sans cesse en re-création, donc il n’est pas impossible que dans des espaces géographiques en dehors des « homo-divinisation  ou sanctification» que cela se produise un jour. Nous voyons une amorce notamment dans ce fameux ancêtre esclave (sans couleur et sans nom) qu’une association antillaise parisienne tente de promouvoir lors de ses « chemins de fer, à mettre en parallèle avec le chemin de croix christique  », mais qui en dehors de leur organisation prospère peu,  car l’être vénéré renvoie à une image négative, celle d’une condition d’asservissement,  c’est  une figure vaincue  et nul ne vénère les vaincus dans un processus de reconstruction et valorisation de l’individu, notamment lorsqu’il fut dominé, écrasé, esclavagisé.

Nous croyons que ce peuple a besoin de figures héroïques, de figures transcendantes et pas d’un ancêtre esclave sans couleur et sans nom.  

 « Père John d 'Angola avec sa tendresse, assis sur le tronc, bénit les créatures… »

La lecture du fait  religieux mortuaire ou funéraire haïtien  où les déités associés à ces rites sont  les membres d’une tribu africaine (Guédé) ayant disparu dans le malstrom esclavagiste  trouve par un effet de miroir une autre lecture au Brésil.

Les Pretos Velhos (Vieux Noir)  qui pour Bastide : « sont les ancêtres de la Noire esclavagisée , considérée comme le nouveau “lignage” des enfants noirs du Brésil… » Ce nouveau lignage concrétise la rupture avec l’Afrique  influant une renaissance, tout comme cela s’est produit dans le vaudou  (rite petro) où le Baron Samedi, La Croix, Cimetière (devant être vu comme une trinité) symbolise le Nouveau Monde.

Signalons  que  le terme  Baron ou Bawon signifie rupture, aux dires d’une mambo.

La revanche de l’esclave

Les Pretos Velhos (Vieux Noir), dont on ne sait pas grand chose, Bastide propose une explication (Extrait de l’article de F. Dégoul l’imaginaire de l’esprit-d’esclave-au-tresor-en Haïti ) ce qu’il dit des Petros Velhos : « je veux parler ici des esprits nommés “Pretos Velhos” (Vieux Noir) de la Macumba de Rio, esprits qui sont ceux “d’anciens esclaves, ou de Noirs morts il y a longtemps, qui possédaient de leur vivant une grande sagesse, un don pour guérir, une large connaissance des choses” et qui “reviennent sur terre pour (…) aider, (…) guider, (…) conseiller

(Bramly, 1981 : 38), s’incarnant au cours de possessions rituelles sous l’espèce de vieillards claudiquant et fumant la pipe. Une Mae de santo ou « Mère des Dieux », prêtresse de la Macumba dit d’eux (: 126) : « Les Pretos Velhos sont ces esclaves enchaînés qui travaillèrent et périrent dans les grandes plantations afin que ce pays existe. Ils sont nos grands-pères et nos grands-mères qui surent préserver nos chants, nos croyances et notre savoir, malgré le fouet du maître blanc. C’est grâce à eux que notre religion est aujourd’hui ce qu’elle est. Que serions-nous sans nos Pretos Velhos ? Ils sont l’histoire et la vie de L’Umbanda. » « Le 13 mai est le jour de leur fête, poursuit-elle, parce que c’est un 13 mai que les esclaves du Brésil ont été libérés. Aussi le 13 mai est-il maintenant la fête nationale de l’Umbanda ». Dans la Santéria cubaine, Lydia Cabrera (2003 : 77) rapportait une manifestation assez semblable, lorsqu’elle notait que “(…) la majorité des esprits qui se manifestent à travers les médiums noirs (…) sont les esprits des Noirs d’Afrique, des esclaves africains, des vrais Congo Angunga, tous “désincarnés” du temps de la traite, et ils s’expriment comme des bozales” ; en outre, précisait-t-elle, ils sont également des intervenants de marque dans la médecine populaire liée à cette religion afro-cubaine.»

Au Brésil les Pretos Velhos  ont intégré le panthéon de l’Umbanda (une variante du macumba, un culte que l’on retrouve dans la région du Minas Gerais et de Rio de Janeiro. Il est né au début du XX e siècle, synthétisant plusieurs courants religieux tels que le candomblé, le christianisme, le kardécisme spiritualiste)  qui se compose des Orixas (divinités africaines) des caboclos,  esprits de la forêt (divinités indiennes du Brésil ) et  des Exus [7] qui sont des esprits malins.

umbandaAttardons-nous sur cette religion, il est à noter que vers les années 30 à un moment où le candomblé est persécuté, l’umbanda s’inscrit dans le paysage brésilien en tant qu’alternative blanchie du candomblé. « Cet amalgame de spiritisme et de candomblé désafricanisé est devenu une religion nationale, symbole du mythe du creuset racial et culturel. Du spiritisme, l'umbanda récupérait la croyance en la réincarnation ainsi que la communication directe avec les « guides » ou esprits qui s'incarnent dans les médiums. Mais, à l'instar du candomblé, il est difficile de parler d'orthodoxie et de systématiser les différentes « lignes » qui fragmentent cette religion [8]»

Dans cette nouvelle religion afro-brésilienne blanchie et désafricanisée, « Les esprits qui travaillent dans l'umbanda sont divisés en quatre groupes : les caboclos ou esprits des Indiens, les pretos velhos ou « vieux noirs », esprits des esclaves, les Exus et les enfants. Par la présence incontournable d'Exu, l'umbanda se situe dans la continuité du candomblé dont elle incarne la modalité la plus métissée. »

Les définitions données à propos de ces « Pretos Velhos » peuvent laisser croire que c’est une tribu  africaine ou un groupe de personnes détentrice d’un savoir et d'une sagesse qui s’est retrouvée enchaînée des rets de l’esclavage à l’image des Guédés (haïtiens), et on peut légitiment se demander si nous ne sommes pas face à une même histoire, réadaptée en fonction d’un espace géographique autre ?

Quoi qu’il en soit, nous pouvons lire ailleurs que les « Pretos Velhos »   ne sont que les esprits des esclaves noirs qui sont morts sans sépulture.

De l’avilissement à la divinisation

 pretos velhos

« Tante Rosa est une vieille femme,
Elle est fille de Bahia.
Tante Rosa est une vieille femme,
Mieux que tout le monde,
Elle connaît les secrets des hommes…. »

Les petros Velhos sont souvent représentés comme un  vieux couple  fumant une pipe (contenant une herbe ayant certaines propriétés).  Dans l’umbanda, ils sont les symboles de la foi et de l’humilité, écoutons ce que dit un médium  : - Ils sont les Esprits de vieux sages noirs de l’ancien temps. Ils ne « travaillent » que pour le bien. Comme les Cabocles, ils sont typiquement brésiliens. Avec leurs pipes et leurs cannes, ils descendent sur nous pour nous aider. Ils peuvent descendre sur n’importe quel médium. Ils ne sont pas des Dieux, ni des Maîtres de la tête, ils ne peuvent pas nous « renforcer », mais nous conseiller.»  Ces Vieux Noirs (font fonction  de saint) et comme eux ils apportent leur aide à ceux qui sont en difficulté physique et psychologique et matérielle (des vieux noirs nous en faisons une entité) il est patient, il écoute les problèmes des affligés et des consultants. Les « médiums » prient notamment pour la guérison  des enfants, utilisent la magie et les herbes afin de soigner. Et tout comme les Cabocles, les Petros Velhos utilisent «une pipe (la traduction dit tube) qui permet la purification spirituelle. La fumée est projetée sur le « patient », nettoyant son aura en le débarrassant des larves astrales et des énergies négatives.

umbandaCes Vieux Noirs (esclaves africains) se retrouvent  par imprévisibilité de l’histoire à être vénérés comme des saints par une population à dominante blanche et certains disent : « Les Pretos Velhos sont l’expression la plus authentique de l’Umbanda, car ils représentent notre passé, la puissance de nos ancêtres, notre lien avec l’Afrique. Ils racontent notre histoire, l’histoire des Noirs du Brésil, qui est faite d’humiliation, de souffrance, d’humilité et de sagesse. Ils sont le lien qui nous rattache à notre mère l’Afrique, le trait d’union entre ce premier pied noir posé sur le sol du Nouveau Monde et celui du Brésilien moderne qui s’agenouille dans le terreiro d’une grande ville pour prier les Orixas. » 

Il y a une appropriation de cette histoire, une captation de ces esclaves inclus dans un culte religieux de ceux dont les ancêtres  furent responsables  de cette mise en esclavage.  Face à ce cela  on se pose des questions :

-         est ce que leur présence dans ce culte agit comme un exutoire, est-ce une manière de se déresponsabiliser et  de faire peuple  en plaçant ces Vieux Noirs en haut de leur panthéon divin, en cela expient-ils la faute, se font-ils pardonner ?

Nous n’avons pas de réponse à ces questions, nous nous bornons simplement à constater un  fait religieux qui prévaut au Brésil, où la souffrance de ces Petros Velhos est devenue la souffrance d’un peuple, ils sont devenus les ancêtres fondateurs de ce peuple, même si ce n’est pas une réalité sociologique et historique.

Tony Mardaye



Festa de Preto Velho


Pretos Velhos ou  les Vieux Noirs





[1] Notre démarche intellectuelle  ne correspond pas à l’évhémérisme,  doctrine qui dit que les dieux de la mythologie sont des humains divinisés après leur mort.  Dans notre cas, ce sont des humains qui sont divinisés, mais à la base nous savons qu’ils sont humains, donc ils ne sont pas à démystifiés.

[2]  La principale partie de cette cérémonie avait lieu dans le Champ de Mars, où l'on élevait un bûcher de fagots et de bois ordinaire, mais habilement disposé à l'extérieur, et ressemblant à un autel de trois ou quatre étages qui diminuaient successivement et qui étaient décorés de statues, de draperies et d'autres ornements. Sur le second étage une couche splendide, portant l'image en cire du défunt, était placée et entourée de toutes sortes d'herbes aromatiques.

On mettait le feu au bûcher et un aigle s'envolait de la partie supérieure pour aller, à ce qu'on croyait, porter l'âme au ciel… (source).

[3] Les loas ou lwas sont de déités qui chevauchent les fidèles, c’est à dire  possèdent les initiés lors de cérémonies vaudou. Les divinités sont originaires des lieux d’extraction des esclaves, entre autres du Dahomey. Par ailleurs d’autres divinités  sont apparues aux Antilles lors de la période esclavagiste, cette créolisation des dieux est dite du rite  petro, elle  caractérise la rupture avec l’ancien monde dont les dieux sont dits du rite rada. 

[4] Voir le texte en page d’accueil : L’esprit Gédé par Evariste Zephyrin.

[5] Un homme qui supposé abuser des femmes durant leur sommeil. Une sorte d’incube.

[6] Homme ayant la particularité de se transformer en animal

[7] Exú, déité d'origine africaine symbolisant  les principes de multiplication et de transformation, faisant l'objet d'un culte maléfique appelé Quimbanda, magie noire proche du quimbois antillais. C’est une divinité maléfique, le diable des chrétien, le Mapoia des Caraïbes, il est accompagné de nombreux esprits malins. Les offrandes qui lui sont destinées sont généralement des carcasses calcinées d'animaux. Les adeptes de la Macumba se retrouvent aujourd'hui à travers toute l'échelle sociale au Brésil. Leur signe de reconnaissance est une amulette représentant un poing fermé laissant dépasser le pouce entre l'index et le majeur.

[8]Du candomblé à l'umbanda, cultes de possession au Brésil, par Carmen Bernand


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