Le
service aux morts
ou
le samblani
Ce qui
construit
l’être c’est
l’enfance, un entrelacs d’espace, de temps, d’émotions
qui détermine son
appartenance au monde. C’est dans
l’enfance, bien plus que dans l’adolescence,
que l’homme bâtit ses fondations, qu’il maçonne dans une
chape de souvenirs, l’édifiant,
de laquelle il puisera tout au long de son
existence, son ferment
et son devenir.
L’enfance se dessine en une réitération de
temps qui
s’imbrique et revient. Une
répétitivité
de contingences, d’impositions, d’obligations, une
volonté illicite assujettie aux desiderata parentaux, dans
lesquels
je m’insérais, et j’inscrivais une permanence dans ce temps
coercitif,
s‘exténuant au fur et à
mesure que les
carêmes se succédait.
De
tous les mois défilant le long de l’année, l’enfant
que j’étais abhorrait le mois de
novembre. Aucune pétulance, aucune effervescence
dans les réjouissances
commémoratives, que ce mois affecté
porte ostensiblement dans ses jours. Tout étant convenu,
Armistice, célébration
et grand-messe.
Dévots,
dévotes
suscitent la prière, le recueillement et le souvenir.
Indévots,
indévotes, athées et croyants hommageaient et
rendaient foi à leurs
devanciers. Ils se pliaient aux
habitudes, à la coutume voulant qu’ils
nettoient,
fleurissent
et éclairent les tombes de leurs morts ce jour.
Chacun
s’incluait dans la continuité millénaire d’une
pratique remontant à la protohistoire de l’homme, en ce mois de
novembre ou les
morts semoncent les vivants.
Novembre s’offre
au reflux de la vie. L’esprit
des trépassés rôdait au-dessus de nous. C’est la
période de l’année où
dans ce laps de temps infime, les portes
du ciel et de l’enfer ouvrent une fenêtre aux âmes
défuntes, afin qu’ils visitent les vivants.
Notre famille, n’y dérogeait
pas, nous nous soumettions à la tradition qui voulait que le
premier jour de
novembre, soit consacré au « samblani ou
shanblanni ».
L’une des rares pratiques de la religion hindoue qui se
perpétuait au sein
de la famille, qu’enfant
je percevais.
Quelque loin que me je me
souvienne des éclats de cette temporalité, dès les
approchants du mois
mortuaire ou funèbre, les remembrances affleurent à mon esprit et je me
remémore le cérémonial du samblani, dont les
préparatifs débutaient la veille du premier jour de
novembre.
Ma mère
mettait à tremper dans
une bassine en fer, une
variété de riz rond toute la nuit. Au
matin,
le riz imbibé d’eau
devenait fiable, elle l’écrasait afin d’en faire de la
farine, qu’elle réservait pour la
préparation des beignets sucrés, l’un des mets composant
le repas des morts.
Le
lieu cultuel se situait chez mon grand-père. Ce jour,
sa maison devenait un temple ou un cimetière,
un lieu consacré à l’observance
cérémonielle, un lieu revêtant un
caractère quelque peu
sacré, dédié à une action
rituelle.
Nous
habitions à des kilomètres de là,
et au-devant jour, mon père embarquait la
famille et les provisions dans sa 404
blanche (une Peugeot rutilante achetée d’occasion), nous quittions le
F4 de la Dillon, que
mes parents louaient à la S.I.M.A.G
depuis que le cyclone Beulha nous avait chassé des
Terres-Sainvilles.
Peu
de temps après, nous accostions à l’îlet
d’Obéro. Mon
père saluait son père, puis s’empressait de
déguerpir, ayant forcément
à faire ailleurs, à
s’occuper de ses coqs, de ses maîtresses, il vaquait à son
ordinaire, il
repasserait plus tard…
Nous
débarquions dans la
maison du grand-père, une espèce
de cottage créole surélevé, afin de se
prémunir des eaux lors des débordements
de la rivière, des inondations, des
tempêtes et des cyclones. Il s’apparentait à une grande
bâtisse en bois et en ciment, de cinq grandes
pièces, à laquelle se surajoutaient deux autres
constructions mitoyennes et englobées de deux
pièces
chacune, servant de logement à la domesticité, et
séparées par un long couloir
intérieur, qui finalement au fil du temps, était devenu
une pièce à part
entière. L’ensemble s’affublait deux autres couloirs permettant
la circulation
intérieure entre les trois maisons en une et la cuisine.
L’appréhension
de l’espace et l’agencement des pièces
relevait du génie antillais, dès lors qu’il s’agissait de
maximiser un espace minime ou un tant soit
peu
restreint ; quoique le Martiniquais ait propension
à cimenter la moindre parcelle de
terrain lui appartenant.
Ma
mère se retrouvait en compagnie d’autres femmes de
ma famille paternelle, venues prêter
main forte à cette occasion. Elles s’enquéraient de
l’état de santé d’untel et unetelle, elles s’informaient
de
leur petite vie, elles comméraient, elles prenaient des milans…
Puis, les sourires se
départaient des visages, et comme un seul homme toutes ces femmes se mettaient à la tâche et
le
bruit s’envolait des quatre
murs en bois sous tôle de la
cuisine.
Un charivari de
casseroles
« ralées » ou entrechoquées, de bassines
raclées sur sol
bétonné, de faitouts frottés qui tintamarraient
lorsqu’ils rencontraient le « par-terre », de
« gwo-kaswol » récurés avec du
sable, des « kannari[1]
»
frottés avec du Jex,
de robinet
d’eau fuyant qui grinçait, de
tuyauterie percée qui tremblait.
Viande et os
coupés sur billot
en bois, les réchauds à pétrole
vrombissaient sous les faitouts en ébullition qui sifflaient des vapeurs d’eau.
Le bruit se faisait
entendre comme une agitation, la cuisine se mouvait bruyamment dans un grand dérangement, l’heure s’accordait
au
tintouin.
Et
nous étions là, embarrassés avec nous-mêmes,
ne pouvant
turbuler ou chahuter, plongés dans l’ennui
et tenaillés par la faim. Nous n’avions droit qu’à de
l’eau, nous
ne pouvions rompre le jeûne et
transgresser l’interdit tout enfant que nous étions, car ce jour
instituait la
règle : préséance
déjeûnatoire et
dînatoire était donnée aux morts.
Les manman-j’ai-faim
à répétition, finissaient
systématiquement par deux calottes et un ti manmaye soti douvan
mwen !
Il
valait mieux prendre son mal en patience, plutôt que
de se faire calotter devant les jeunes demoiselles et mettre un
pleuré à terre.
Je restais posé sur mon corps,
empreint d’un grand embarras, le visage talé,
j’étais tourmenté comme un
« tiwara ».
Je
longeais le devant de la maison, m’installant sous le poirier-pays ou
allant en
dessous du caïmitier pour voir si j’apercevais une caïmite
mûre. Il n’y avait
rien à faire chez mon grand-père, je ne pouvais me
rendre à la rivière, nous étions encore en saison
d’hivernage
et elle était grosse. Je ne pouvais non plus me battre avec mes
cousins,
je devais être un enfant sage pour ne
pas faire honte à ma mère.
Les
filles jouaient entre elles, ne supportant pas la
présence des garçons autour de moi, j’ambulais solitaire
dans le quartier, puis
je revenais sur mes pas afin d’aider autant que je
le pouvais.
La
maison était purifiée, lavée avec une eau
où avaient
trempé diverses herbes et plantes dont du vèpèlè
et du safran antillais
pour celles
dont je me souviens.
Notre
mère, nos tantes et parentèle toujours
affairées dans la cuisine, dont le cœur
battait comme un être animé, recevait un
désordre apparent dans un ordre certain,
continûment et sans chef pour
coordonner le travail, tout se faisait
en temps et en heure.
Les
réchauds à pétrole à même le sol continuaient de brondir
ou de souffler, les brûleurs à gaz de
siffler ou de toussoter, les fours
à charbon de crépiter ou de grésiller.
La cuisine était un assourdissement, un vacarme. Des sons
s’échappaient des
faitouts avec ce bruit si particulier, les
bourdonnements répondaient aux
bruissements, les crépitements de
l’huile aux pétillements de la
morue
qui rôtissait.
Les odeurs
s’exhalaient, le
fumet du poisson, la viande grillée, les senteurs sucrées se mélangeaient aux fragrances
épicées. De grands
bruits auditionnaient le boucan, des
coups coutelas portés avec violence
sur
la viande de mouton et de cabri. Elles fendaient les os, lorsque les
chiens
attachés jappaient au passage des motocyclistes, dont les vespas
et les
mobylettes pétaradaient au 2, 5 kilomètres route
de Balata.
Après le lavage
de la maison à
l’eau safranée, la grande pièce de la salle à
manger se décorait de feuilles et
de fleurs, on festonnait les
murs de lilas des Indes.
Une ou plusieurs nappes
blanches
posées à même le plancher, de nombreuses feuilles
de banane mises sur ces
nappes blanches, l’autel était dressé, sur lequel les
photos des défunts
trônaient, entourées de bouteilles d’alcool,
de diverses marques de rhum, de vins,
de liqueur, de paquets de cigarettes, de cocos secs
coupés en deux et de
fruits qui s’agrégeaient pour
former la
table des morts.
La cuisson des aliments se
poursuivait. A tous les plats, nos
cuisinières adjoignaient du mandja, tout n’était que colbou pimenté : colbou de
poulet, colbou de
cabri, colbou de mouton, et pour accompagner
les viandes, le riz senti-caca proposé.
Une
variété de riz rouge, qui
empuantissait la pièce lors de sa cuisson. Les lentilles
préparées avec du
mandja, elles aussi, consommaient
doucement sous des charbons rougeoyants. Les plats s’amoncelaient, les
marinades,
les beignets sucrés, les beignets
de
riz, les beignets de banane sortaient des poêles à frire.
Tout le manger était salé,
épicé, pimenté et sucré plus que
d’habitude, mais interdiction faite de goûter aux plats.
La maison
était encensée avec du benjoin, du
camphre
et de l’encens naturel. L’après–midi passait, mon
grand-père vêtu d’un pantalon
blanc, d’un haut blanc, et d’une ceinture rouge, les pieds nus, et bien
qu’aveugle, était celui qui recevait les morts.
Dix-huit
heures, l’illumination.
- Les morts arrivent parmi nous !
On percevait ou
on ressentait leur arrivée, qu’ils manifestaient
par une petite brise qui remplissait la pièce
et branlait la
flamme des bougies ou la faisait
frétiller, il y avait comme une vibration particulière
à ce moment précis, les
officiants et les célébrants
se
regardaient, et d’un la phrase fusait : « yo
rivé ! » Les morts
se sont annoncés…
Les
plats sont dressés, les enfants les disposaient à
même le sol en fonction des indications des adultes.
L’assiettée se
composait d’un peu de riz, de colbou de poulet, de mouton,
de
cabri, de poisson, de morue rôtie, de lentilles, de
marinades et d’autres mets, dont vivant les morts furent friands.
Les bouteilles étaient
ouvertes, on servait du vin, du rhum dans un verre à un mort,
puis à un autre
mort, puis on allumait des cigarettes ( Mélias, Gauloises ou
autres ) qu’ils
fumaient de leur vivant, qu’on laissait
consumer dans des cendriers. Puis nos parents nous faisaient un cours
de
généalogie :
-
C’est Xavier, il
est mort avant que tu naisses, c’est
le frère de…
Les vivants parlaient
des
morts, les ressouvenant
et les tirant de l’oubli.
Vingt heures
approchaient, c’est
l’heure du retrait.
Les morts retournent
d’où ils
viennent, ils s’en vont en silence vers l’absence.
Vingt heures une
minute, c’est
l’heure des vivants, le matalon est
frappé, les talons retentissaient, mes parents
musiquaient.
Les convives se « régalaient »
des plats qui
furent servis aux morts et récupéraient de la nourriture.
Rien ne devait rester dans les assiettes, faitouts et casseroles,
tout
devait être consommé.
Et voilà que nos parents nous obligeaient à manger
le
reste du repas des morts. Ma sœur et moi-même en avions horreur. Les plats étaient
fades, sans saveur, sans sel, sans
piment, sans sucre, des plats
sans substance, c’est comme si on mâchait rien, on
remâchait de la fadeur, on
se mettait près de la fenêtre afin de pouvoir cracher
cette
« mixture » sans être vu, que les rats sortant de sous la maison s’empressaient de
dévorer.
Je rouspétais
auprès de ma
mère, qui m’expliquait que si les
plats
m’affadissaient c’est que les morts s’étaient sustentés
de ces mets, ils en
avaient capté la substance,
s’étaient
nourris de la quintessence, absorbé le sel, le sucre, le piment
des aliments,
mais malgré tout, nous devions quand même les manger pour
leur faire
honneur.
Vingt-deux
heures, l’heure du départ, la fête continuait,
arrosée de rhum… ils se ressouvenaient des leurs, de leurs
parents, ils les racontaient, ils contaient les
anecdotes de leur vie.
Mes parents s’en
allaient, ils
avaient des enfants à coucher, après avoir pris soin de
faire provisions de nourriture,
car le lendemain matin des voisins viendraient chercher ces plats
que mon père
et ma mère leur
avaient mis de côté. Nous étions dans un
partage permanent et un échange
incessant.
Mon aînesse et moi-même étions toujours interloqués que des gens,
n’étant pas
contraints puissent manger le repas des morts.
Grand bien leur
fasse ! Enfant, nous détestions ce
jour et tout ce qui accommodait ce jour. Adulte, la nostalgie nous
gagne.
Tony
Mardaye
[1]Marmite
Cette expression fut
souventes fois entendue
durant l’enfance, renvoie plus sûrement à une image
qu’à un concept explicatif.
Elle décrit un état par analogie.
Le
tiwara à ne pas confondre avec le ti rara ou
tirara
(crecelle) instrument de musique
enfantin qui était utilisé pendant le carême, donna
naissance à cette expression :
« on kon an ti
rara » qui décrit le comportement d’une personne
à un moment
donné qui est
particulièrement
irritante, énervante ou horripilante dont on veut
s’éloigner au plus vite, à
l’instar des joueurs de ti rara.
Je
ne connais pas l’origine de
l’expression : « ou tourmanté kon an ti
wara », néanmoins
je propose une explication. Cette
phrase est énoncée lorsque l’enfant fait des
manières avec son corps, son
visage, sa bouche, quand il fait des
simagrées, mais son
attitude reflète un réel
désarroi ou un profond ennui.
Le
Ti wara à mon sens renvoie à l’Afrique : « être
mythique, Chi ou
Ti Wara, né de l'union de la vieille mère terre, Mousso
Koroni, et d'un
serpent. Il est donc en partie homme, en partie antilope, et en partie
fourmilier ; c'est lui qui apprit aux Bamanas ou Bambaras à
cultiver le sol.. » ou
peut-être encore aux statues (Cimier
tiwara
bambara) dont les formes sont pour le moins tourmentées.
Ou peut-être : le
Tirawa (Voûte des Cieux) trouve une correspondance dans la
cosmogonie
amérindienne des Pawnées
un peuple originaire du Nebraska et de l’Arkansas actuel. Il
s’agirait
d’un dieu de la création de l’accouplement et de la
procréation, c’est le
créateur du monde. C’est aussi un dieu à l’humeur
changeante, qui faillit faire
disparaître l’humanité lors du déluge.
L’histoire
montre que les Amérindiens des petites Antilles sont
apparentés à ceux de
l’Amérique du Nord, certaines
théories migratoires les font directement venir du continent
nord américain.
Par ailleurs
nous savons que nous conservons la mémoire des dieux anciens
dans les
mois : Janvier, mai, mars, juin, dans les jours de la semaine et
aussi dans le langage des expressions qui sont liées
à « ces
dieux » : avoir une peur panique, ce qui fait
référence au dieu
Pan ou encore l’expression ops
ou oups.
De là à
imaginer que « ou tourmanté kon an ti
wara » pourrait
faire référence à ce dieu pourquoi pas
d’autant : Le
groupe du père (...) capture symboliquement un jeune
enfant (...), le sacralise par une série d'onctions qui ont pour
objet de
l'identifier à Tirawa, divinité suprême du monde
céleste (Lévi-Strauss, Anthropol.
struct., 1958, p. 264).
On
peut imaginer que cet enfant divinisé, à qui
tout était
permis (supposition) se montrait particulièrement
capricieux….