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Doit-on fêter Halloween ou “l’Alowine” ?
Résidant
depuis vingt ans en Provence, l’écrivain britannique Peter Mayle a vu comment
petit à petit la fête celto-américaine de Halloween s’est imposée en France.
Mais aussi comment la résistance s’est installée.

Halloween
est arrivé en France à peu près en même temps que moi, il y a vingt ans. Je
m’en souviens très bien. Je passais devant la vitrine d’une boutique de
sous-vêtements d’avant-garde quand mon regard fut attiré par une petite
citrouille, à demi dissimulée dans les dentelles d’un soutien-gorge noir. Dans
le soutien-gorge était glissé un écriteau sur lequel on pouvait lire : “N’oubliez
pas l’Alowine !*” Or, en ces temps obscurs, presque personne en
France n’avait la moindre idée de ce qu’était l’Alowine. Une petite
enquête auprès de mes amis ne suscita d’abord que haussements d’épaules et
incompréhension. Je leur donnai ensuite un indice en leur parlant de
citrouille. Ah oui, une soupe ! Je tentai alors de les aiguiller en citant
une date, le 31 octobre, veille de la Toussaint. Bien sûr, me dirent-ils,
la Toussaint*, mais ce n’est pas du tout le jour des citrouilles. En
France, la Toussaint* est associée au chrysanthème. Mais comment un
Anglais aurait-il su cela ? Je renonçai, vexé.
Les années passèrent et rien n’indiquait qu’Halloween allait avoir un grand
retentissement localement. Jusqu’au jour où je tombai nez à nez sur
M. Farigoule au café du village. Nous étions un 1er novembre au matin
et M. Farigoule bouillait d’indignation. La veille au soir, il avait été
dérangé par un fracas épouvantable devant chez lui. Sur le pas de la porte, il
avait vu une bande de gamins aux visages noircis de suie. L’un d’entre eux,
brandissant une citrouille évidée, réclamait des bonbons. “Pourquoi
faudrait-il que je vous donne des bonbons ?” avait demandé M.
Farigoule. “Parce que c’est Alowine”, lui avait-on répondu. M.
Farigoule me regarda et haussa les épaules, l’air interrogateur. De toute
évidence, il n’était pas au courant d’Halloween et de ses coutumes. J’avais
enfin l’occasion de lui apprendre quelque chose. Mais, quand j’essayai de lui
expliquer l’importance historique et l’utilisation traditionnelle de la
citrouille, je vis, à ses sourcils arqués et à sa bouche pincée, que j’avais
touché un point sensible.
“Vous ne seriez pas en train de me dire, lança-t-il, que dans toute
l’Amérique des citrouilles sont massacrées, et toute cette bonne pulpe jetée,
pour fournir une décoration primitive ?” Il prit une lampée de rosé
et hocha la tête. La réputation de Halloween en France allait en prendre un
coup, plus officiellement cette fois, avec la réaction d’une école fréquentée
par les jeunes enfants de mon ami. Une année, il fut décrété que les enfants
fêteraient Halloween en venant à l’école déguisés dans les panoplies terrifiantes
de rigueur : sorcières, bien sûr, mais aussi goules sanguinolentes,
vampires, toutes sortes d’esprits maléfiques, et même une petite citrouille
humaine tout à fait géniale, enveloppée des pieds à la tête dans des serviettes
orange.
L’année suivante fut marquée par un changement dans la gestion de l’école.
Hélas pour Halloween, la nouvelle directrice était plus traditionaliste et ne
voyait pas d’un bon œil la pratique des déguisements en classe, en particulier
quand elle était inspirée par une nouveauté étrangère ridicule. Quand on lui
demanda d’expliquer pourquoi elle avait annulé Halloween, sa réponse fut brève
et pertinente : “[Cette fête] ne nous concerne pas. Nous sommes
français.”
Peter Mayle
The New York Times
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