UNE NEGROPHOBIE
ACADEMIQUE ? OLIVIER PETRE-GRENOUILLEAU, OU LA BANALISATION DE
LA TRAITE.
Par
Odile Tobner
Depuis
le Code noir (1685), rares sont les intellectuels
français qui ont remis en question le
socle raciste sur lequel repose notre regard sur
« les noirs »,
africains ou antillais. Les récentes saillies
négrophobes d’Hélène
Carrère
d’Encausse, Alain Finkielkraut ou Nicolas Sarkozy ne sont pas
de malheureux
dérapages mais la continuité désolante
de préjugés nourris depuis quatre
siècles [1]. Qui, en France, sait que Saint-Simon, Bossuet,
Montesquieu ou
Voltaire ont commis, sur ces questions, des pages
monstrueuses ? Que
Renan, Jules Ferry, Teilhard de Chardin, Albert Schweitzer ou encore le
général
De Gaulle leur ont emboîté le pas ?
C’est pourtant ce que vient nous
rappeler Odile Tobner dans son livre Du racisme français. De
ce livre salutaire
nous publions un extrait consacré à
l’historien-fétiche des grands
médias : Olivier
Pétré-Grenouilleau, et à la
manière plus que douteuse
dont il revisite l’histoire de la Traite des Noirs.
Les
médias viennent de mettre en vedette un historien, Olivier
Pétré-Grenouilleau,
présenté religieusement comme un oracle. Il avait
déjà, il y a quelque temps,
dans un ouvrage de vulgarisation consacré à la
question (La Traite des Noirs,
paru dans la collection « Que
sais-je ? » [2])
présenté le sujet
à sa façon :
« Concernant
les idées, presque rien n’a
en effet été véritablement
inventé depuis le XIXe siècle, époque
à laquelle les
abolitionnistes faisaient de la traite la cause du malheur de
l’Afrique, tandis
que leurs détracteurs n’y voyaient que la
conséquence de son anarchie. »
Renvoyer dos à dos les uns et les autres est
déjà scandaleux ; mais
l’auteur penche en réalité du
côté le plus malhonnête :
« Il
serait exagéré, à la faveur
d’une lecture européocentriste
dépassée de
l’histoire africaine, de voir dans les effets
démographiques de la traite l’une
des raisons essentielles du mal-développement
africain. » Qu’est-ce à
dire ? Où est cette lecture
européocentriste dépassée qui aurait,
dit-on,
exagéré les effets de la traite ?
C’est un pur fantôme que l’on
désigne
vaguement, sans apporter la preuve de son existence. Toutes les
lectures
européennes sans exception minimisent au contraire les
chiffres, dans des
proportions évidemment différentes. On aimerait
par ailleurs savoir ce que
serait une « lecture non
européocentriste » : une lecture
faite
par des Européens comme M. Olivier
Pétré-Grenouilleau, se mettant à la
place des noirs et faisant leur Histoire à leur place pour
dire que les Européens
n’étaient pas racistes ? On est dans la
divagation.
Il
est hasardeux d’affirmer que la traite n’a pas eu
d’influence sur la
démographie africaine : la thèse est
cependant soutenue avec aplomb. On va
même jusqu’à évoquer
« l’ensemble des
phénomènes positifs et
négatifs » de la traite, sans prendre
conscience apparemment de la
monstruosité d’une telle phrase,
qu’aucun commentateur autorisé n’a, il
est
vrai, relevée. Quel phénomène
« positif » peut bien
être induit par
tant de douleurs et de morts, sauf pour les
bénéficiaires bien entendu ?
Suit une assertion qui fera bien rire les
démographes : « Cependant
la nature polygame des sociétés africaines a sans
doute eu pour effet
d’atténuer voire d’annuler en bonne
partie cet éventuel déficit des
naissances. »
La
natalité – c’est assez facile
à comprendre – se mesure au nombre
d’enfants par
femme et non au nombre de femmes par mari. Que les unions soient
monogames ou
polygames, les femmes ne peuvent faire qu’un nombre
déterminé d’enfants. La
polygamie réduit au contraire le nombre d’enfants
par femme, en instituant un
délai d’isolement après chaque
naissance. Le mari polygame est certes le père
putatif d’un grand nombre d’enfants, mais
c’est au prix du célibat forcé des
jeunes et des pauvres. Par ailleurs, aucune
société n’est par nature –
toujours
cet essentialisme raciste – monogame ou polygame. La
polygamie est liée à une
conjoncture historique et culturelle. On la trouve soit dans des
sociétés
guerrières où les hommes sont
décimés, où les femmes sont un butin,
comme chez
les Grecs de l’époque homérique, soit
dans les sociétés décimées
par
l’esclavage. Olivier Pétré-Grenouilleau
prend les effets pour la cause. Avec la
disparition de tant d’hommes – on a vu que les
femmes étaient très minoritaires
dans les cargaisons –, comment la polygamie
n’aurait-elle pas été une
réaction
obligée de la société ?
Le
simple bon sens permet de comprendre que la saignée de la
traite a été pour
l’Afrique une catastrophe, humaine, culturelle,
économique, démographique. Dans
un livre remarquable, Louise Marie Diop-Maes remet à leur
place bien des
aberrations intéressées – et
d’abord elle pose la seule question
pertinente : « Les effets de la traite des
humains en Afrique noire
sont-ils évaluables ? » [3]
Entre
les fanatiques de l’innocuité, voire des bienfaits
de l’esclavage, à la suite
d’un certain Philip Curtin, qui ne craint pas
d’affirmer, par exemple, que
l’introduction du maïs en Afrique aurait
« compensé les pertes
humaines » – comme si l’Afrique
manquait de plantes comestibles, comme si
l’alimentation remplaçait les bouches manquantes
[4] –, et la majorité des
universitaires français, considérés
par les premiers comme des extrémistes de
l’interprétation sévère de
la traite parce qu’ils limitent l’effet
négatif à
une stagnation de la population, il n’y a pas une grande
différence. On est
obligé de les laisser à leurs chicaneries si
l’on veut commencer à parler
raisonnablement du passé de l’Afrique.
Marie-Louise Diop-Maes conclut :
« J.
Inikori (Nigeria), Walter Rodney et moi-même, par des
méthodes d’analyse
différentes, sommes arrivés à la
conclusion que les répercussions de la traite
ont provoqué une diminution de la population entre 1500 et
1900 et que,
parallèlement, l’Afrique noire s’est
progressivement sous-développée durant la
même période. » Le
dépeuplement de cette période s’est
accompagné de
l’éclatement d’importants ensembles
politiques, culturels et sociaux et d’un
repli sur les unités de base : famille, clan,
tribu. C’est l’image de
l’Afrique contemporaine.
« Il
ne s’agit pas d’un sous-peuplement chronique,
d’un tribalisme perpétué depuis
la Préhistoire, sur une terre étouffante et
maudite, ou trop clémente, mais
bien d’un dépeuplement et d’une
atomisation qui ont débuté au XVIe
siècle. »
Après
la mise en cause des Arabes à égalité
avec l’Occident, l’autre pilier de la
science blanche pour tenter d’exonérer
l’Histoire de France d’un chapitre peu
glorieux est la collaboration des Africains à la traite. On
sait [5] que
Voltaire dit, dans le chapitre de Candide sur Le nègre de
Surinam, que la mère
vend son enfant, ce qui est bien sûr une calomnie manifeste
à l’égard des
Africains. La demande d’esclaves par les Européens
a causé certes des
expéditions destructrices. Dans toute situation de
domination, il y a des
collaborateurs dans le groupe dominé. Il faut simplement
poser la
question : dans un crime, est-ce que le recrutement de
complices est une
circonstance atténuante ou aggravante ? La
responsabilité du complice
vient-elle diminuer celle de l’artisan principal ?
Des Africains sont-ils
venus proposer en Europe leur collaboration et leur
marchandise ? Encore
une fois ce sont des questions de simple bon sens.
L’inventaire
des ouvrages qui répandent des aberrations racistes sur
l’histoire de la traite
et de l’esclavage serait infini. On se contentera
d’un seul, qui n’est pas
marginal puisqu’il s’agit d’un banal et
récent livre de vulgarisation, où les
perles abondent, telle celle-ci :
« Sur
place aux Antilles, les Noirs avaient conservé le culte du
Vaudou, qui
aggravait les mentalités de certains d’entre eux.
Les “nègres marrons” armés de
machette (sabre à couper la canne à sucre)
étaient enrôlés par les plus
criminels d’entre eux pour les massacres des Blancs. Mais
tout cela n’empêcha
pas les nombreuses unions hors mariage qui engendrèrent une
nouvelle
ethnie : les mulâtres. » [6]
Un
véritable bouquet en quelques lignes. Des hommes qui, dans
une situation
d’écrasement et d’humiliation absolus,
trouvent le courage surhumain de se
révolter sont-ils des criminels ou des
héros ? Pourrait-on, dans un
ouvrage historique d’aujourd’hui, appeler
« criminel » un homme
évadé
d’un camp de concentration, tuant quelques gardiens au
passage, sans provoquer
le plus grand scandale ? On est obligé de poser
cette hypothèse si l’on veut
donner le sentiment d’une monstruosité qui
échappe manifestement aux lecteurs
de pareils ouvrages, tant le racisme imprègne le
subconscient. User du doux
euphémisme de « unions hors
mariage » pour désigner le crime le plus
lâche par sa facilité et son impunité
– le viol systématique des esclaves
noires –, est-ce faire oeuvre
d’historien ? Depuis quand les enfants
nés
hors mariage constituent-ils une
« ethnie », sauf à
adhérer à des
distinctions racistes ?
On
ne résiste pas à l’envie de citer
quelques perles de la même origine :
« Quelques années plus tard [7] , il ne
resta rien des richesses
accumulées dans ces îles et nombre de
négociants métropolitains furent
ruinés.
Mais on peut considérer que ces derniers auront
été le vecteur de
l’implantation de l’ethnie noire. Par voie de
conséquence, sans doute que les
descendants de celle-ci auront ainsi échappé
à d’autres fléaux. »
Ainsi
les richesses se seraient évaporées. Cela
n’existe pas, sauf dans des croyances
magiques. Les richesses ont changé de main, elles ont servi
à développer des
industries, armement, accastillage, industries du luxe, etc. Mais le
comble du
cynisme ou de la stupidité, on ne sait, c’est
d’indiquer comme seul bénéfice de
cette période d’avoir permis aux Africains de
quitter leur enfer d’origine… et
en plus le transport était gratuit !
D’autres
jugements, dans des ouvrages hautement scientifiques, laissent tout
aussi
pantois : « Le chapitre qui venait de se
clore en 1848 n’était pas
complètement négatif. Une indéniable
prospérité économique
s’était traduite
dans les faits dès les débuts de la traite des
noirs. » [8]
Autant
s’extasier de ce que le prodigieux effort de guerre allemand,
entre 1940 et
1945, fut financé par le pillage des pays occupés
et l’extermination de la main
d’œuvre déportée. Ce qui est
escamoté avec la plus grande désinvolture dans ce
jugement de « valeur », qui
affiche de façon obscène la primauté
de
l’argent, c’est ce que certains appellent
pudiquement la question morale. C’est
avouer que le traitement réservé aux noirs ne
relève pas de la moralité, comme
le disait Montesquieu.
On
ne recommandera jamais assez au lecteur de l’historien de
faire preuve d’esprit
critique face à une Histoire qui n’est jamais
parfaitement objective.
L’Histoire ment toujours d’une certaine
façon, au moins par omission, puisqu’on
ne saurait inventorier la totalité des faits. Surtout
l’Histoire est une
matière d’autorité, et
l’autorité, en l’occurrence, est celle
des vainqueurs.
Un ensemble de faits aussi bien établis et
documentés que la Révolution
française a connu et connaîtra diverses
présentations et interprétations dont
aucune ne peut prétendre s’imposer comme dogme. Il
y a eu la Révolution
tueuse : guillotine, tricoteuses, tribunaux
révolutionnaires. Les images
de la terreur révolutionnaire sont bien ancrées
dans la tradition scolaire.
Cette terreur a causé, de 1792 à 1794, de
trente-cinq à quarante mille morts
dans toute la France, qu’ils aient été
exécutés sommairement ou qu’ils aient
fait l’objet d’une condamnation à la
peine capitale. Mais l’Histoire a refusé
une célébrité analogue aux trente
mille communards que les Versaillais tuèrent
pendant la seule « semaine
sanglante » de mai 1871 [9] : les
morts faits par la Révolution comptent toujours beaucoup
plus que ceux dus à la
répression.
Autre
exemple : c’est l’Histoire qui a fait de
la prise de la Bastille – une
horde populeuse, type racaille de banlieue assiégeant un
commissariat, se fait
ouvrir les portes d’une forteresse quasi vide et tue
sauvagement les gardes et
le gouverneur – le mythe national par excellence. Tout est
dans
l’interprétation.
Si
un événement aussi important de notre Histoire
nationale peut donner lieu à de
telles distorsions, combien doit être
problématique l’histoire de l’esclavage
et de la colonisation ! L’Histoire de
l’Afrique qui nous est racontée en
France est celle des conquérants : c’est
son premier défaut. Il ne s’agit
pas d’un procès d’intention mais
d’un constat. C’est une première et
fondamentale distorsion. Tout comme les peuples africains ne sont
toujours pas
émancipés de la tutelle politique de
l’Occident, ils ne se sont pas encore
emparés de leur Histoire pour leur propre usage et pour en
imposer la vision au
monde.
Les
Traites négrières
La
dernière et très douteuse contribution
à cette Histoire dominée est l’ouvrage
d’Olivier Pétré-Grenouilleau
intitulé Les Traites négrières, essai
d’histoire
globale. Le titre, à lui seul, a son éloquence.
Que peut bien vouloir dire
d’abord une « histoire
globale » ? Il s’agit apparemment
de
noyer les phénomènes un peu crus dans un ensemble
flou. C’est le contraire d’un
comparatisme critique. On pourrait ainsi, si on l’osait,
faire une histoire
globale de l’antisémitisme qui dissoudrait et
relativiserait la Shoah dans les
millénaires persécutions contre les juifs.
L’expression
« les traites
négrières », quant
à elle, annonce la thèse et le
sophisme fondamental du livre. Par ce pluriel l’auteur
prétend qualifier trois
traites : la traite arabo-musulmane, la traite interne
à l’Afrique et la
traite européenne. Il n’y a eu en fait
qu’une seule traite négrière,
c’est-à-dire à fondement exclusivement
raciste, c’est celle pratiquée par les
Européens. La traite arabo-musulmane, succédant
à celle pratiquée par l’Empire
romain dans toute son aire, a frappé des captifs de toutes
origines non
musulmanes [10]. Quant au servage ou au rapt pratiqués dans
certaines sociétés
africaines, comment pourraient-ils recevoir la qualification de
négrier, qui
traduit par essence la subjectivité du regard
« blanc » ?
Dès
le titre, la fonction idéologique du livre
apparaît donc clairement. On
s’explique alors le lancement médiatique dont il a
bénéficié, sans
précédent
pour un ouvrage aussi indigeste, de facture lourdement universitaire
[11]. On
vit l’auteur accueilli par un chorus
d’applaudissements sur tous les plateaux de
télévision, et son livre, loin
d’être l’objet d’un quelconque
débat, fut
unanimement porté aux nues par des critiques qui
n’en avaient certainement pas
lu dix pages, mais qu’importe. C’est à
l’idéologie professée par le livre
qu’allait leur enthousiasme : ils ne pouvaient que
faire un triomphe. La
véritable croisade entreprise alors pour le
défendre contre toute contestation
a atteint des sommets d’indécence.
Par
un artifice assez grossier, l’auteur prétend
débarrasser l’histoire de
l’esclavage de ses
« clichés » et de ses
« poncifs » [12] –
c’est ainsi qu’il qualifie aimablement les travaux
de ses prédécesseurs,
prétendument pervertis par leurs bons sentiments. Ceux-ci
auraient, selon lui,
dramatisé la traite et l’esclavage,
qu’il se charge, lui, de banaliser. En
réalité, cette histoire telle qu’elle a
été racontée par les
Européens est
toujours restée bien en deçà de
l’horreur de la traite transatlantique et de
l’esclavage tels que les ont vécus les noirs.
Cette description, devant
laquelle ont reculé les historiens blancs, même
« bienveillants »,
est encore à faire.
Le
racisme a en effet joué un rôle essentiel dans le
déchaînement de ce que Rosa
Amelia Plumelle-Uribe appelle « la
férocité blanche » [13]. Cet
aspect de l’étude de l’esclavage est et
a toujours été, sauf chez quelques
auteurs haïtiens, largement tabou. La rouerie consiste
à présenter au contraire
comme taboue la description adoucie et relativisée de
l’esclavage, qui est
pourtant la norme. Mais jamais on n’était
allé aussi loin dans l’atténuation.
Ainsi Pétré-Grenouilleau dénonce-t-il
« le portrait apocalyptique »
[14] qui aurait été fait du transport des
captifs, le « taux
d’entassement »,
« souvent exagéré par les
abolitionnistes »
[15], sans qu’aucune preuve ou
référence soit apportée à
l’appui de ces
appréciations éminemment subjectives.
C’est le second défaut majeur de
l’ouvrage : des affirmations subjectives jamais
étayées de la moindre
preuve. C’est ce que l’on présente en
France comme une grande oeuvre
d’historien !
Pétré-Grenouilleau
parvient, dans un livre consacré à la traite
négrière, à prouver
l’excellence
de la moralité blanche : loin que
l’esclavage raciste puisse être reproché
spécifiquement aux Européens,
l’abolitionnisme prouve leur
supériorité. En
effet le mouvement abolitionniste est, selon lui, né par
génération spontanée.
Nulle part n’est formulée
l’hypothèse, pourtant la plus vraisemblable, que
l’abolitionnisme est né de
l’atrocité toute particulière de la
traite
atlantique, l’opinion européenne
s’émouvant légitimement des conditions
terrifiantes du transport, et des débordements de
cruauté de l’esclavage. À
l’explication de bon sens on substitue une thèse
hautement improbable mais
flatteuse. La distorsion par une interprétation tendancieuse
est ici manifeste.
Il
est bizarre, à ce propos, que personne n’ait
relevé ce grave défaut de rigueur
historique : ce dont l’ouvrage se prétend
une réfutation n’est jamais
clairement désigné, il s’agit
d’une sorte de nébuleuse historique sans auteurs,
sans titres, sans citations. En l’espèce, les
« exagérations »
incriminées par l’auteur seraient le fait
d’un groupe désigné vaguement par le
terme « les abolitionnistes ».
D’une
façon générale, des assertions
très douteuses ne sont pas étayées.
Ainsi cette
affirmation pour le moins étrange :
« Ajoutons
que l’introduction d’Africains favorisa
l’apparition d’épidémies chez
les
Indiens. » L’auteur explique la
disparition des Indiens d’Amé rique
essentiellement par le « choc
microbien ». [16] C’est faire bon
marché des témoignages les plus anciens sur la
question, à commencer par ceux
de Las Casas, relayés par Montaigne, dès le XVIe
siècle :
« Tant
de villes rasées, tant de nations exterminées,
tant de millions de peuples [17]
passés au fil de
l’épée. » Un autre
thème récurrent du livre est la
récusation
de la question morale :
« L’aspect
moral mis à part, peu de choses distinguaient le trafic
négrier des autres
grands commerces maritimes » [18]
« La
traite ne doit pas être réduite à une
simple affaire de morale ». [19] Il
se trouve que, comme l’auteur lui-même le note, ce
trait caractérise le
discours des négriers :
« Ce
type de discours [économique] permettait
d’évacuer les dimensions morales et
intellectuelles du débat. » [20] Il
s’inscrit donc directement dans
l’héritage de l’idéologie
négrière, dont tout le livre constitue une
tentative
de réhabilitation qui semble avoir porté ses
fruits.
L’engagement
idéologique, au détriment de la prudence du
savant, est confirmé par le
caractère catégorique des assertions. Bien loin
que les chiffres de la traite
et de l’esclavage soient connus avec certitude, ils sont
toujours hautement
hypothétiques et risquent de le rester
définitivement. On s’étonne
même de la
pauvreté des connaissances derrière
l’apparence de savoir produite par les
répétitions. D’un ouvrage à
l’autre, les mêmes informations sont
présentées
sans aucun recul critique. L’inventaire,
évidemment partiel, des expéditions
n’est qu’un élément qui
devrait, loin d’être sacralisé,
être complété par bien
d’autres points de vue.
Dans
la plupart des colonies américaines, notamment
caraïbes, la population des
esclaves était cinq à dix fois plus
élevée que celle des colons. Ces chiffres
pourraient utilement être commentés et se
prêter à des projections. Mais non,
on fait comme si on savait tout et comme si le dernier mot avait
été dit :
l’Histoire est définitivement établie
sur ce point. L’acharnement à soutenir
cette clôture est en lui-même suspect, aucune
question historique ne pouvant
être considérée comme
définitivement connue. C’est cette assertion qui a
été
largement diffusée dans le public, sans aucune
réserve critique.
On
en sait encore moins sur les traites arabes, mais
l’imagination et les
« projections
mathématiques » aidant on aboutit
à des chiffres aussi
péremptoires. Peu importe que l’on compare, entre
autres sophismes, quatorze
siècles de traite arabe et trois siècles de
traite occidentale, l’important est
de produire deux chiffres, lesquels seront ressassés
jusqu’à plus soif par tous
les mass médias. On est au coeur de la fonction
idéologique du livre. Les deux
chiffres, largement arbitraires – celui de la traite
atlantique et celui des
razzias arabes – ont été compulsivement
martelés en effet sur tous les plateaux
de télé, débats et même dans
les bulletins d’information.
Une
histoire se prétendant globale et comparatiste aurait
pourtant dû souligner
bien des différences. Les Arabes, nous dit-on, razziaient
souvent pour lever
des troupes. Ces razzias devaient donc ressembler assez aux rafles que
faisaient les Français pour recruter des troupes coloniales
au XXe siècle.
L’histoire de ces « enrôlements
forcés » reste à
faire ; mais on
ne les range pas pour autant sous l’appellation de trafic
d’esclaves, même si
cela lui ressemblait fort. Par ailleurs les noirs se sont fondus dans
les
populations arabes. Cela signifie qu’ils étaient
peu nombreux par rapport à la
population globale et que, même s’il y avait
probablement des sentiments
xénophobes à leur égard, il
n’y avait pas de doctrine ni de législation
racistes et ségrégationnistes.
La
différence fondamentale est là. C’est
une différence qualitative essentielle,
qui ne tient pas dans la comparaison des chiffres. La
dénégation péremptoire
d’Olivier Pétré-Grenouilleau
– « Les anciens poncifs (du
type : la
traite est la conséquence d’un racisme
à l’encontre des Noirs) étant
aujourd’hui complètement
dépassés, il serait utile de les remplacer par
des
hypothèses plus scientifiques »
– est d’ailleurs, par son insistance
même,
l’aveu que l’on a affaire non à une
intelligence mais à une volonté.
L’énormité
de cette allégation, démentie par trois
siècles de textes racistes – il est
vrai passés sous silence –, n’a
choqué personne. Notons, dans cet ordre
d’idées, la curieuse présentation de la
communauté noire américaine :
« Aux
États-Unis […] la force de la minorité
noire s’explique surtout par la tendance
à l’endogamie et par une forte natalité
depuis la guerre de Sécession »
[21]
Cette
« tendance à
l’endogamie », comme euphémisme
de la ségrégation
raciste, est vraiment une trop belle perle historique. Que penserait-on
d’un
historien de l’Inde qui noterait une
« tendance à
l’endogamie » chez
les Intouchables ? Il sombrerait sûrement dans le
ridicule.
Les
thèses développées par
Pétré-Grenouilleau ne sont pas nouvelles, elles
rejoignent celles exposées beaucoup plus
grossièrement et avec beaucoup moins
d’efficacité par l’historien raciste
[22] Bernard Lugan, notamment dans son
ouvrage Afrique, l’histoire à l’endroit.
Elles s’inscrivent dans un courant
minoritaire de l’historiographie américaine. Ce
qui est nouveau, c’est la
diffusion forcenée de ces thèses dans les
médias à l’occasion de la sortie de
ce livre.
Le
florilège des titres de presse est éloquent en
lui-même :
« La
vérité (sic) sur
l’esclavage » [23]
« Quelques
vérités gênantes (sic) sur la traite
des Noirs ». [24] S’y ajoutent les
déclarations tous azimuts d’un historien
déchaîné. La plus
idéologique, sous le
titre :
« Traite
négrière : les détournements
(sic) de l’histoire » [25] Avec, en
bandeau :
« 11
millions d’Africains furent déportés
vers les Amériques de 1450 à 1867. Les
traites orientales conduisirent à la déportation
de 17 millions de
personnes ». [26]
Pétré-Grenouilleau
y stigmatise, entre autres, en toute objectivité
scientifique, « une
certaine gauche tiers-mondiste », au long
d’un article qui est un chapelet
d’assertions virulentes non étayées et
qui, avec un peu de recul, paraîtra
bientôt assez époustouflant. La plus scandaleuse
de ces assertions est passée
comme une lettre à la poste, devant un public
extasié :
« Il
faut admettre qu’il s’agit du premier exemple de
grand commerce international
entre Blancs, Noirs et Arabo-Turcs, rentable pour toutes les
parties. »
[27]
Après
ce tir groupé assorti d’une tournée
télévisuelle complète sur les
talk-shows
supposés culturels, peut-être enivré
par tant d’exhibitions solipsistes pendant
plusieurs mois, Pétré-Grenouilleau se surpasse
enfin et dénonce la loi Taubira
dans une déclaration haineuse où il confond
(bêtement ?
intentionnellement ?) « crime contre
l’humanité » et
« génocide » et
s’en prend explicitement aux noirs et à leurs
« choix identitaires » [28]. Un
collectif d’Antillais ose enfin
protester et porter plainte pour négation de crime contre
l’humanité. Mal leur
en a pris. On assiste alors à une mobilisation massive
contre les fanatiques
persécuteurs des honnêtes scientifiques. Rebelote
dans tous les médias, sur
tous les plateaux de télévision, de la troupe des
historiens indignés se
portant au secours du malheureux injustement
persécuté, pétitions pour
l’abolition de la loi Taubira, pilonnage de la bonne parole.
N’en jetez plus,
la cour est pleine ! Piteusement, le collectif des Antillais
retire sa
plainte. Force reste à l’autorité,
à sa « bêtise au front de
taureau ».
Post-scriptum Ce texte est extrait du livre
d’Odile
Tobner, Du racisme
français. Quatre siècles de négrophobie
, paru aux Éditions Les
Arènes en novembre 2007.
Nous
le reproduisons avec l’aimable autorisation de
l’auteure et des éditeurs. le
titre Une négrophobie académique ? est
le fait du collectif Les mots ont
importants.
Notes
[1]
Voici, à titre indicatif, un Florilège
négrophobe non-exhaustif tiré du livre
d’Odile Tobner :
« Défendons
à nos sujets blancs de contracter mariage avec les
Noirs. ». Code noir,
édition de 1724
« Les
nègres sont si naturellement paresseux que ceux qui sont
libres ne font
rien. » Montesquieu
« Les
Blancs sont supérieurs à ces Nègres,
comme les Nègres le sont aux singes et
comme les singes le sont aux huîtres. »
Voltaire
« Les
Noirs vivaient à un stade de civilisation
inférieur parce qu’ils étaient
biologiquement
inférieurs aux Blancs. » Saint-Simon
« La
nature a fait une race d’ouvriers, c’est la race
chinoise […] ; une race
de travailleurs de la terre, c’est le nègre
[…] ; une race de maîtres et
de soldats, c’est la race
européenne. » Ernest Renan
« Je
vous défie de soutenir jusqu’au bout votre
thèse qui repose sur
l’égalité, la
liberté, l’indépendance des races
inférieures. Messieurs, il faut parler plus
haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement que les races
supérieures ont
un droit vis-à-vis des races
inférieures. » Jules Ferry
« Voici
à peu près trente mille ans qu’il y a
des Noirs en Afrique, et pendant ces
trente mille ans ils n’ont pu aboutir à rien qui
les élève au-dessus des
singes… Les nègres continuent, même au
milieu des Blancs, à vivre une existence
végétative, sans rien produire que de
l’acide carbonique et de
l’urée. »
Charles Richet, physiologiste français, prix Nobel de
médecine en 1913.
« La
privation de la lumière du Christ, et même de tout
reflet de cette lumière, a
permis à l’esprit mauvais de
s’établir en maître sur cette terre
déshéritée de
l’Afrique… Les Noirs sont de temps
immémorial livrés sans contrôle
à une
sensualité abjecte, à la cruauté, au
mensonge. » Teilhard de Chardin
« Quant
à l’effort intellectuel que
représentent les conquêtes techniques,
l’indigène
n’est pas capable de
l’évaluer. » Albert Schweitzer,
prix Nobel de la paix
en 1952.
« Ces
gens, ils viennent directement de leurs villages africains. Or la ville
de
Paris et les autres villes d’Europe, ce ne sont pas des
villages africains. Par
exemple, tout le monde s’étonne :
pourquoi les enfants africains sont dans
la rue et pas à l’école ?
Pourquoi leurs parents ne peuvent pas acheter un
appartement ? C’est clair, pourquoi :
beaucoup de ces Africains, je
vous le dis, sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou
quatre femmes
et vingt-cinq enfants. Ils sont tellement bondés que ce ne
sont plus des
appartements, mais Dieu sait quoi ! On comprend pourquoi ces
enfants
courent dans les rues. »,
Hélène Carrère d’Encausse,
académicienne
française.
« En
fait, l’équipe de France est aujourd’hui
black-black-black, ce qui provoque des
ricanements dans toute l’Europe. Si vous faites remarquer
cela en France, on
vous jette en prison, mais il est toutefois intéressant de
noter que l’équipe
nationale de football est composée presque exclusivement de
joueurs
noirs. » Alain Finkielkraut
« Le
drame de l’Afrique, c’est que l’homme
africain n’est pas assez entré dans
l’Histoire. Le paysan africain qui, depuis des
millénaires, vit avec les
saisons, dont l’idéal de vie est
d’être en harmonie avec la nature, ne
connaît
que l’éternel recommencement du temps
rythmé par la répétition sans fin des
mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet
imaginaire où tout recommence
toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure
humaine ni pour l’idée de
progrès. » Nicolas Sarkozy
[2]
PUF, 1997
[3]
Louise Marie Diop-Maes, Afrique noire. Démographie, sol et
histoire, Présence
africaine, 1996
[4]
Malgré une assertion aussi peu sensée, Philip
Curtin a fait des disciples dans
l’histoire de l’esclavage, dont Olivier
Pétré-Grenouilleau, qui ne jure que par
lui
[5]
Cf. Odile Tobner, Du racisme français, chapitre 2,
« Sacraliser le
commerce »
[6]
Raymond Marin-Lemesle, Le Commerce colonial triangulaire, XVIIIe-XIXe
siècle,
PUF, « Que sais-je », 1998
[7]
C’est-à-dire après
l’abolition de l’esclavage
[8]
Jean Pouquet, Encyclopaedia Universalis, article
« Antilles ».
[9]
Chiffres donnés par Jean Derens, article
« Terreur », Encyclopaedia
Universalis, Thesaurus (2002)
[10]
Ce que confirme d’ailleurs
Pétré-Grenouilleau :
« Le monde musulman,
d’ailleurs, fut loin de ne recruter que des esclaves noirs.
Tout au long de son
histoire il puisa également très largement dans
les pays slaves, le Caucase et
l’Asie centrale. » On peut y ajouter aussi
le monde méditerranéen
[11]
L’historien Marcel Dorigny note cependant l’absence
de bibliographie à la fin
de l’ouvrage comme défaut rédhibitoire
pour un ouvrage savant. Il est vrai
qu’on aurait alors pu mesurer le caractère
limité des sources de l’auteur,
compilation d’historiens qui ont ses
préférences – le contestable et
contesté
Philip Curtin en tête – ainsi que ses lacunes,
toutes signifiantes. Pas un mot
de l’ouvrage, capital et remarquablement
documenté, d’Aimé
Césaire : Toussaint
Louverture, la Révolution française et le
problème colonial, Présence
africaine, 2004
[12]
Ces termes sont récurrents et apparaissent dès
l’introduction, (page 12).
[13]
Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La Férocité blanche.
Des non-blancs aux non-aryens,
génocides occultés de 1492 à nos
jours. Préface de Louis Sala-Molins,
Albin-Michel, 2001
[14]
Page 127
[15]
Page 135 [16] P. 58. Ainsi ce sont les noirs qui sont la cause de la
disparition des Indiens. CQFD. À vouloir en faire trop, on
se dévoile.
[17]
Au sens de « gens ».
[18]
Page 176
[19]
Page 124
[20]
Page 261
[21]
Page 465
[22]
Bernard Lugan soutient en effet la thèse d’une
hominisation multiple
[23]
Le Nouvel Observateur, 03/03/2005
[24]
L’Expansion, 29/06/2005
[25]
Le Monde, 06-07/03/2005
[26]
Pas de période pour le deuxième chiffre, en toute
objectivité ; pas, non
plus, l’élémentaire
précaution de prudence d’un
« selon O. P.-G. ».
On a la foi ou on ne l’a pas
[27]
L’Express, 14/03/2005
[28]
Dans Le Journal du dimanche, 12/06/2005
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