La
récente
mesure d’interdiction des autorités dominicaines
visant les
exportations d’oeufs et de bananes vers Haïti montre
le niveau de
l’insécurité alimentaire du pays en
raison de sa forte dépendance de
l’extérieur. Et pourtant, avec un plus grand
effort en Haïti, il serait
possible de substituer la production locale aux importations pour de
nombreux produits.
L’aviculture,
regroupant la production
d’œufs et de poulets, est un exemple de
filière où la non-exploitation
des potentiels locaux fait perdre des millions de dollars à
l’économie
haïtienne.
Moins
d’une semaine après avoir adopté
leur mesure, les autorités dominicaines ont dû
revenir sur leur
position, à la suite des mouvements de protestation de
l’Association
des producteurs d’œufs dominicains. Sur les 150
millions d’œufs
produits mensuellement en République dominicaine, 30
millions seraient
destinés au marché haïtien, selon les
statistiques disponibles.
En
clair, le débouché que constitue le territoire
haïtien paraît juteux pour les producteurs voisins.
En
effet, la déstructuration de la
production avicole haïtienne au fil des années a
été très favorable à
l’occupation de l’espace par les Dominicains. La
production d’œufs
haïtienne est extrêmement faible par rapport
à celle des Dominicains.
« Alors
que dans les années 1980,
environ 100 000 œufs étaient produits sur une base
journalière en
Haïti, la production actuelle de la seule grande ferme du pays
oscille
entre 30 000 oeufs par mois, pour un ensemble de 20 à 40 000
poules »,
déclare Michel Chancy, secrétaire du conseil
d’administration de
l’Association haïtienne pour la promotion de
l’élevage (Ahpel) et
également directeur de l’ONG Veterimed.
Les
Dominicains se permettent même de
baisser le prix des œufs écoulés sur le
marché haïtien en période de
vacances d’été, en raison des surplus
qu’ils dégagent dans la
production. Ce que Michel Chancy assimile à une forme de
dumping qui
met davantage les producteurs haïtiens en
difficulté pour affronter la
concurrence.
Pour
dynamiser la production locale, le
secrétaire du conseil d’administration de
l’Ahpel croit qu’il faut
donner des stimuli aux producteurs haïtiens, notamment un
meilleur
accès au crédit, avec des taux
d’intérêt compétitifs.
Ensuite, il faut
protéger le marché local quand les Dominicains
cherchent à l’envahir
avec leur surplus de production en utilisant, par exemple, un
système
de taxation approprié, estime-t-il. Tout autant que ces
problèmes
persisteront, ce seront autant de barrières qui dissuaderont
les
producteurs haïtiens d’intégrer
l’industrie de la production d’œufs,
avertit-il.
Des avantages à produire en
Haïti
En
dépit des contraintes du milieu, il
y a quand même des avantages à produire en
Haïti. Les œufs produits
dans le pays arrivent aux consommateurs plus frais, tandis que
ceux-là
issus de la République dominicaine sont exposés
aux tracasseries
inhérentes au transport.
Interrogé
autour des initiatives de
l’Ahpel pour dynamiser la production
d’œufs dans le pays, le secrétaire
exécutif de cette association,
l’ingénieur agronome Adley Robert, a,
pour sa part, fait état d’un accord
passé avec l’État haïtien pour
permettre aux producteurs locaux de bénéficier de
certains avantages,
dont la franchise douanière.
Parallèlement,
cette association a
conçu un projet pour de petits producteurs de
Cité Soleil [ndlr :
grande agglomération populaire à la sortie nord
de la capitale
haïtienne] en vue de contribuer à
l’augmentation de la production
d’œufs dans le pays.
Financé
par l’Agence canadienne de
développement international (Acdi) à hauteur de
15 millions de gourdes
sur une période d’un an, ce projet touchera 500
bénéficiaires vivant
dans la commune de Cité Soleil. Chaque
bénéficiaire reçoit une cage
pouvant contenir 40 poules de race améliorée,
spécialisées dans la
production d’oeufs. L’Ahpel leur fournira 40 poules
à travers le
projet. En outre, ils recevront deux sacs de nourriture, deux jours de
formation et un encadrement technique pour des groupes de 25 personnes.
Les poulets congelés
importés : nocifs pour la production locale
En
ce qui concerne la production de
poulets de chair (poules blanches), elle avoisinait les 6 millions par
an dans les années 1980. Cependant, la production a
chuté au début des
années 1990, quand l’élevage industriel
a connu un véritable déclin à
cause, notamment, de l’embargo économique et de
l’importation massive
de morceaux de poulet congelés.
Les
abats de poulets, considérés
pourtant comme des déchets dans les pays
d’où ils sont issus, sont
vendus sur le marché haïtien à des prix
dérisoires, et cela crée une
concurrence déloyale aux producteurs locaux. Ainsi,
l’invasion des
morceaux de poulets et dindes congelés sur le
marché haïtien
constitue-t-elle l’un des plus grands obstacles au
développement de
l’industrie de poulets locale.
Sous
la période d’embargo économique,
les producteurs haïtiens de poulets se trouvaient en grande
difficulté
pour s’approvisionner en soja et poussins.
Or,
l’industrie avicole haïtienne est
très dépendante de
l’extérieur. Il faut importer aussi bien les
poussins que les produits nécessaires à la
préparation de la nourriture.
« En
République dominicaine, ils
importent également des poussins et les produits
nécessaires à la
préparation de la nourriture », souligne
Michel Chancy.
« Mais,
leur avantage, c’est qu’ils
produisent à grande échelle et dans un meilleur
environnement
économique, ayant un meilleur accès à
l’électricité, de meilleures
infrastructures routières et un meilleur accès au
crédit », fait-il
remarquer.
Ce
qui réduit leur coût de production.
Par
conséquent, le producteur haïtien
devient non compétitif par rapport au producteur dominicain
en raison
de la différence des coûts de production dans les
deux pays.
La
production de poulets de chair en
Haïti est passée de 6 500 000 vers les
années 1980 à 300 000 têtes au
moment de l’embargo, puis à 45 000 têtes
en 1998, selon des chiffres
tirés du rapport du colloque sur la problématique
des micro, petites et
moyennes entreprises, réalisées
l’été dernier [ndlr : les 13
et 14
juillet 2007] par Veterimed, avec l’appui financier du
programme de
renforcement intégré du milieu des affaires en
Haïti [ndlr : Prima,
supporté par l’Union européenne].
Elle
varie, aujourd’hui, entre 100 000
et 125 000 poulets par mois (entre 1 200 000 et 1 500 000 poulets par
année), soit moins de 25 % du volume annuel de 1988
à 1991, selon le
document.
En
revanche, le volume des importations
en 2003 était, selon l’Organisation des Nations
unies pour
l’alimentation et l’agriculture (FAO),
citée dans le rapport, de 28 492
tonnes métriques (TM), ce qui équivaut
à environ à 14 millions de
poulets, pour une valeur de plus de 17 millions de dollars
américains.
L’économie
haïtienne perd énormément de
devises en raison de ses importations massives de poulets et
d’œufs. Le
pire, le moindre caprice des fournisseurs extérieurs peut
servir pour
bloquer l’approvisionnement du marché
haïtien.
Il
est temps d’exploiter les potentiels
de la filière avicole haïtienne en vue de
générer des emplois et des
revenus stables, et de permettre au pays de sauver quelques devises.
*Agropresse est un
organe de communication spécialisé,
véhiculant des informations sur
l’Agriculture et l’Agro-transformation. Il est
formé de plusieurs
institutions, dont :
· VETERIMED (Élevage,
santé animale, transformation du lait) ;
· MEDIALTERNATF (Information,
communication) ;
· SAKS (Communication sociale,
radiophonie) ;
· GROUP CROISSANCE S.A (Gestion
d’entreprise, marketing, économie, Finance,
technologie) ;
· GREF (Problème
foncier) ;
· ANEM (Transformation de
fruits) ;
· ORE (Production et transformation
de céréales et de fruits) ;
· GRAMIR (Production de semences, gestion bassins
versants) ;
· Concert Action (Environnement,
production agricole) ;
· ACDED (Environnement, production
agricole) ;
· GATAFI (Technologie
appropriée).