L'Amérique
droguée au crédit
Plus de 2 millions
d'Américains pourraient perdre leur maison dans les mois qui
viennent victimes
de prêts immobiliers à risque, les fameuses
«subprimes». Mais il ne s'agit là
que de la partie émergée de la dette : cartes
bancaires, emprunts étudiants,
prêts sur salaire constituent l'envers du rêve
américain
Ils
sont dix. Six femmes et quatre hommes, assis en rond dans une
petite salle,
au sous-sol de l'église épiscopale Saint James,
à San Francisco. A 18 heures,
la bouilloire à thé siffle, la séance
commence. Ann, costume bleu azur, un
minuteur à la main, orchestre une étrange
cérémonie : une prière, quelques
lectures... puis vient le temps du «partage». Max,
un quadragénaire angoissé qui
jusque-là regardait ses baskets, se lance : «Bonsoir,
je suis Max, débiteur
et dépensier compulsif.»«Bonsoir, Max
!» répond chaleureusement
l'assemblée. «J'avais vraiment besoin de
venir ce soir. J'ai plus de 10 000
dollars [7 000 euros] d'arriérés.
C'est terrible :je ne suis même pas
capable de garder du cash dans ma poche...» Ici, on
ne parle pas de Dieu,
mais d'argent : sur la porte, une feuille avec les initiales DA pour...
Debtors
Anonymous. Débiteurs anonymes est une association
d'entraide aux gens
surendettés, créée en 1976 par
d'anciens alcooliques anonymes. Pour la seule
ville de San Francisco, l'association affiche sept réunions
de quartier chaque
semaine. Maintenant, c'est le tour de Mary, au regard doux et au visage
ravagé
: «Pendant des mois, j'étais dans
l'abstinence. J'ai même pu mettre un peu
d'argent de côté pour aller voir ma
mère, malade à Chicago, raconte-t-elle.
Mais depuis deux semaines, j'ai
replongé : j'ai moi-même de grosses
dépenses
de santé, en vue d'une opération...»
Salaire insuffisant, absence
d'assurance-maladie, divorce, licenciement, factures de
l'université, nouvelle
maison, nouvelle voiture : à travers les tranches de vie des
membres de DA
défilent les malheurs de la classe moyenne
américaine. 19h15 : debout, au
centre de la salle, mains jointes, les participants concluent : «Nous
reviendrons... parce que ça marche !» Ce
qui marche, surtout, c'est
l'hypermarketing dans une société
américaine, où tout pousse les gens à
multiplier les crédits, pour emprunter toujours davantage,
souvent au-delà du
raisonnable. «La culture de la dette est
très différente aux Etats-Unis et
en Europe continentale, explique Nicolas Marin, un ancien de
HEC devenu
agent en prêts hypothécaires dans la baie de San
Francisco. Ici, le but n'est
pas de rembourser, mais plutôt de surfer sur des emprunts
toujours plus
importants, tout en faisant fructifier ses actifs. En cas de
retournement du
marché, cet effet de levier démultiplie alors les
pertes, tout comme il
favorise les gains en période de hausse.»
Le surendettement, c'est l'envers
du rêve américain. La face cachée de
l'optimisme et de la prise de risque, qui
sont les puissants moteurs de l'économie nationale.
Zelma Johnson
ne connaît pas DA.
Pour elle, d'ailleurs, il est trop tard. Dix-huit mois après
avoir acheté la
maison de ses rêves, dans la petite ville de Concord, Zelma a
perdu ses
économies... et sa maison (voir encadré).
Elle n'est pas la seule :
quelque 2,2 millions de ménages américains,
victimes de la crise du crédit
hypothécaire risquent la saisie de leur maison, selon le
Center for Responsible
Lending, une association qui milite pour une meilleure
régulation fédérale. Et
ce n'est qu'un début : «En 2007, 12,9%
des ménages américains ont une maison
dont la valeur est plus faible que celle de leur emprunt. En 2008, ils
seront
25,4%», projette la banque First American. Le monde
entier s'émeut des
dangers de cette bombe à retardement
hypothécaire. Pourtant, elle est seulement
l'arbre qui cache la forêt de dettes contractées
par les ménages américains.
L'autre coupable ? La ou plutôt les cartes de
crédit. «86% des demandes de
faillite personnelle impliquent une dette sur carte de
crédit», constate la
lettre professionnelle «Nilson Report». Les
Américains épargnaient en moyenne
11,1% de leurs revenus disponibles en 1985. Pour la première
fois depuis la
Grande Dépression, ce taux est devenu négatif en
2005, à -0,5%, selon le
département américain du Commerce. La tendance a
basculé dans les années 1980,
avec la dérégulation des services financiers.
L'ascension de cette dette sur
cartes de crédit «reflète la
bascule du pouvoir économique de l'industrie
vers la banque. Il est devenu plus lucratif de financer la
consommation, que de
produire des biens manufacturés»,
analyse Robert Manning, professeur au
Rochester Institute of Technology, dans son livre
«Crédit Card Nation».
En effet,
contrairement à nos cartes françaises
où les
dépenses sont automatiquement
prélevées en fin de mois, la carte de
crédit
américaine, elle, crée de la dette. Elle permet
d'engager 15 000 à 35 000 euros
de dépenses, avec un taux d'intérêt
moyen exorbitant de 18% (le taux plafond
varie selon les Etats) et de n'en régler qu'une portion
minimale chaque mois.
Du coup, les Etats-Unis revendiquent plus de la moitié des
transactions mondiales
par cartes bancaires, contre un quart en Europe. Les
Américains se shootent
littéralement au plastique. Robert Manning fait
état de 1,5 milliard de cartes
de crédit en circulation aux Etats-Unis : en moyenne 10 par
possesseur !
L'encours sur les cartes de crédit représente
plus du tiers des emprunts à la
consommation et rapporte une fortune aux banques. Les abus commencent
dès
l'université. Les banques n'hésitent pas
à recruter des agents sur les campus,
et à appâter les étudiants avec des
cadeaux. La Californie a récemment passé
une loi interdisant de récompenser les signataires
à coups de T-shirts ou de
pizzas ! Las, ce sont souvent les universités
elles-mêmes, qui déroulent le
tapis rouge. Les 52 000 nouveaux étudiants de
l'université du Minnesota ont
ainsi reçu en septembre une U Card, qui
leur sert de carte d'identité,
de carte de bibliothèque, mais aussi de carte de
débit, s'ils ouvrent un compte
à la TCF Financial Corp. Un privilège que cette
banque régionale a payé 28
millions d'euros. Les banques matraquent les étudiants avec
de coûteuses
pénalités. Un café de trop chez
Starbucks ? Une chanson de trop sur iTunes ?
L'étudiant qui a fait trop chauffer sa carte se voit
infliger une lourde
commission. Les 18-24 ans déboursent ainsi 3 euros d'amende,
pour chaque euro
indûment dépensé ! «C'est
la raison pour laquelle nous avons imaginé une
carte prépayée, qui refuse la transaction, quand
il n'y a pas assez d'argent
sur le compte», explique Patrice Peyret, fondateur
de Plastyc Inc., qui
émet des cartes pour adolescents et jeunes adultes
américains.
«No
credit ? Bad credit ? No
problem !» Il suffit de
poser ses valises aux Etats-Unis, d'ouvrir
un compte en banque, ou d'acheter des baskets sur internet pour
être harcelé
par d'incessantes propositions de prêt par
téléphone, par mail, par courrier.
Un marketing prédateur dont les premières
victimes sont les populations
fragiles : illettrés, immigrés, jeunes, vieux...
Dans son documentaire «Maxed
Out», dont il a tiré un livre, James Scurlock
raconte les drames du
surendettement : une mère de famille qui se suicide; un
jeune qui se mue en
assassin; une militaire emprisonnée pour avoir
flambé avec sa carte de crédit
professionnelle. Les Américains les plus démunis
sont des millions à fréquenter
les Pay Day Loans, ces échoppes qui -
contre un chèque post-date -
avancent du cash sans poser de question. «Typiquement,
on prend 15 dollars
pour un prêt de 100 dollars, raconte Rebecca
Flippo, dirigeante repentie
d'une telle boutique en Virginie. Les clients pensent ne
venir qu'une
fois... Mais, en général, ils ne peuvent pas
rembourser, et doivent à nouveau
verser 15 dollars, le mois suivant, pour garder ce même
emprunt.» Un taux
usuraire qui, en fin d'année, peut aller jusqu'à
400% de la somme empruntée !
Au total, les boutiques de PayDay encaissent 3 milliards d'euros de
commissions
par an.
Plus étonnant : même dans les milieux
aisés, les Américains vivent souvent sur
la corde raide. «Quand j'ai
créé ma première entreprise dans la
Silicon
Valley, j'ai été sidéré
qu'il faille régler la paie tous les quinze jours. Une
fois, j'ai eu cinq jours de retard, ça a posé de
graves problèmes à certains
ingénieurs», raconte l'entrepreneur
français Patrice Peyret. Surdépenser
est un mode de vie. Big is better : plus, c'est
mieux ! C'est l'adage
vanté à longueur de spots publicitaires,
enseigné dans les écoles de commerce,
et encouragé par la Maison-Blanche. Question de statut : aux
Etats-Unis, on est
jugé par ce que l'on pèse, ce que l'on exhibe.
Le
rêve fracassé de Zelma
Johnson
En
mai 2006, n'écoutant que son
rêve, Zelma Johnson achète pour 420 000 euros une
maison de 3 chambres à
Concord, dans l'est de la baie de San Francisco «Garage,
jardin clos : la
disposition était idéale pour créer
une garderie d'enfants», raconte cette
femme noire de 49 ans, assise sur les escaliers d'une maisonnette bleu
pastel.
Zelma n'a «que» 25 000 euros d'économie,
et pas de salaire puisqu'elle vient de
quitter son job d'employée ? Pas de problème ! Un
agent en prêt hypothécaire - «une
amie», croyait-elle - monte un emprunt sur trente
ans pour la totalité de
la somme. Le poids des remboursements ? 2 900 euros par mois ! «A
l'époque,
je pensais y arriver, dit Zelma.En gardant huit
enfants, j'aurais gagné
8 000 dollars (5 600 euros) par mois»...
Il s'agit d'un prêt hypothécaire à haut
risque, une de ces fameuses subprimes,
comme plus de 20% des nouveaux emprunts émis aux Etats-Unis,
en 2005 et 2006. A
cette époque, l'immobilier n'arrête pas de monter.
Si bien que les banques
prêteuses - qui revendent immédiatement le risque
sur les marchés du crédit -
ont relâché à l'extrême leurs
critères d'éligibilité. Et les
Américains se
servent de leur maison comme d'une machine à sous
géante. «A mesure que leur
maison s'appréciait, ils contractaient de nouveaux emprunts
sur la plus-value
potentielle. Confondant cette dette avec du capital, ils la
dépensaient en
biens de consommation», explique le financier
Nicolas Marin. Zelma Johnson,
elle, cumule les déboires : les travaux d'installation de sa
crèche explosent
budget et délais, pompant toutes ses économies.
Sa banque lui refuse un prêt,
sur lequel elle comptait pour faire la soudure. Et elle trouve
seulement trois
enfants à garder, au lieu des huit
espérés. Dès octobre 2006, incapable
de
payer ses échéances, Zelma devient la proie des
agences de recouvrement, et la
cible de pénalités retard. En juillet 2007,
«sa» maison est saisie par la
banque créditrice.. pour 280 000 euros.
L'infortunée entrepreneuse - encore
dans le rouge - vit dans l'angoisse de l'expulsion.