Ashanti
Alston :
« Les États-Unis n’ont jamais été une
démocratie. »
Réseau
Voltaire : Pour
commencer,
pourriez-vous nous
parler de votre expérience au sein du Black Panther Party (BPP).
Ashanti
Alston : Je
m’appelle Ashanti Alston. Je suis un
ancien membre du Black Panther Party (BPP). J’étais
également un soldat dans la
Black Liberation Army (BLA), qui était une extension du
mouvement [1].
J’ai aujourd’hui 63 ans. J’ai commencé cette lutte
révolutionnaire dès ma jeune
adolescence, à 14 ans. Je me suis engagé après une
série de rébellions dans la
communauté noire des États-Unis en 1967, qui était
lasse de ne pas pouvoir
trouver de moyen d’arrêter l’oppression raciste dont elle
était victime. Tout
cela m’a rendu politiquement conscient. J’ai donc commencé
à lire Malcom
X [2],
en étant très attentif à ses discours. Entre 1969
et 1978, moi et mes proches
amis avons envisagé des projets pour le BPP.
Ce qui
était nouveau, c’est que
le BPP voulait la libération complète des
afro-américains en comprenant bien
que cela ne pourrait se faire sans une révolution aux
États-Unis qui détruirait
toutes les bases capitalistes du pays. C’est pourquoi nous
étions attentifs aux
souffrances des autres opprimés, ainsi qu’aux autres mouvements
de contestation
à l’intérieur et à l’extérieur des
États-Unis, et aujourd’hui partout dans le
monde.
Ma
ville natale, une petite
ville de Géorgie, était réellement divisée
par le racisme. Nous avons pourtant
réussi à réunir des adolescents et à y
établir un chapitre Black Panther, afin
d’organiser la communauté noire autour de repas gratuits, autour
de
« hunstrick ». Nous voulions faire en sorte que
l’histoire des noirs
soit enseignée au lycée. Et tout simplement, nous
voulions être présents auprès
des gens de notre communauté, afin qu’ils puissent commencer
à se dresser
contre les brutalités policières et les autres formes de
racisme. Avant même
qu’une année ne se soit écoulée, moi et mon
meilleur ami avons été victimes
d’un coup monté où l’on nous accusait du meurtre d’un
policier. Ainsi, ils nous
ont enfermé et pendant 4 ans nous avons dû nous battre
pour démontrer notre
innocence.
À
cette période, les droits
civils revendiqués par les noirs avaient déjà
été obtenus depuis 1965, peu de
temps avant la création du Black Panthers Party. Qu’est ce que
le BPP apportait
de plus à la communauté noire ?
Ashanti
Alston : Le
mouvement des droits civils [la South
Christian Leader Conference (SCLC) de Martin Luther King] souffrait et
était
désuni. Cela a permis la naissance du mouvement Black
Power [3].
Nous avions une compréhension plus claire de l’oppression
économique que
subissait la communauté noire et de ce qu’il serait
nécessaire de faire pour
qu’elle se libère. C’est-à-dire : la
nécessité de contrôler l’économie et
la politique de notre communauté. Le « Black
Power » était une partie
du mouvement noir qui existait dans tout le pays. Nous avons
commencé à
étudier, en particulier les analyses marxistes et le concept de
lutte des
classes. Nous avons compris pour la première fois qu’il y avait
une classe
dirigeante qui gouvernait pour tous dans ce pays. Beaucoup d’entre nous
ont
compris qu’ils ne voulaient pas être uniquement libres dans la
société
états-unienne telle qu’elle se présentait, mais dans un
modèle de société
socialiste. Cela devenait de plus en plus clair pour nous que les
banques et
les multinationales étaient le véritable pouvoir de ce
pays, au-delà de la
Maison-Blanche et du Pentagone. Le combat était donc plus
compliqué qu’il n’y
paraissait. C’est pourquoi nous avons beaucoup appris durant cette
période du
combat d’autres militants dans le monde.
Récemment,
G.W.Bush a
déclaré qu’il se revendiquait de Gandhi et de Martin
Luther King [4].
Il a affirmé que la Maison-Blanche se rattachait à la
« philosophie de la
non-violence ». Comment est ce possible pour un
néo-conservateur
belliciste de dire ce genre de chose aujourd’hui ?
Ashanti
Alston : Il
est possible de dire ce genre de chose
aujourd’hui, quand l’on vit dans une société fasciste.
Quand l’on vit dans une
société qui est encore plus avancée que celle
décrite dans 1984, le
roman de George Orwell, un président comme G.W. Bush peut se
dire partisan de
la non-violence, même quand il représente la pire machine
de guerre qui ait
jamais existé dans le monde. La plus triste des
probabilités serait que G.W.
Bush, et la classe dirigeante dans son ensemble, aient des services de
relations publiques dans les médias de masse, qui, pour leur
part, essayent
actuellement de convaincre plusieurs millions de gens que ce que font
les
États-Unis dans le monde est juste. Ils peuvent convaincre ces
gens en leur
disant que cela est divinement juste, en invoquant Dieu. Je ne dirai
pas Dieu
lui-même, mais en se servant de la religion en ce sens.
C’est
pourquoi énormément de
gens se mobilisent à travers le monde afin de lutter contre cet
empire. Bien
que beaucoup de gens ne le savent pas, il y a des médias
alternatifs comme le
vôtre qui sont capables de « trouver
les mots » et
de rallier les gens à leur cause.
Cela
dit, pourquoi un mouvement
comme le Black Panther Party ne peut pas être
récupéré par les
politiques ?
Ashanti
Alston : Ils
ont des ressources, mais ce n’est pas
seulement avec l’attrait du pouvoir qu’ils peuvent convaincre les gens.
Cela
dit, ils ont le pouvoir de corrompre beaucoup de personne qui se
battent dans
notre communauté, en les convainquant de travailler pour eux.
Par exemple, il y
a ceux que l’on appelle « les leaders de la
communauté noire » alors
qu’ils ont été récupérés et
corrompus par le système financier et politique. En
échange de cela, ces prétendus leaders élaborent
des politiques qui semblent
« militantes » alors qu’elles ne font aujourd’hui
que servir le
système, parce qu’elles évitent de parler des
problèmes de fond, liés à
l’économie et au capitalisme. Ce qu’elles encouragent à
faire, c’est à devenir
partie intégrante du système. Aujourd’hui, nous avons de
faux leaders en
politique et dans le monde des affaires, ainsi que dans le monde du
sport et de
l’entertainement qui ont été habitués à
nous convaincre de rester dans le
système. Qu’importe que le système soit
décadent !
En
tant qu’ancien activiste
Black Panther, vous n’avez pas accès aux médias de votre
propre pays. Qu’en
est-il de la communauté noire en général ?
Ashanti
Alston : Il
est sans doute plus difficile
aujourd’hui d’y avoir accès que cela ne l’était à
l’époque. Parce qu’il n’y a
pas beaucoup de médias noirs indépendants. Une des
raisons pour lesquelles je
dis que cela est plus difficile aujourd’hui, c’est parce que le
système
autorise les gens à protester, en même temps qu’il arrive
à convaincre que ces
voix dissidentes, comme les nôtres, sont celles de fous !
Les
Black Panthers sont
aujourd’hui désignés comme étant un mouvement
terroriste…
Ashanti
Alston : Oui.
Et quand les gens commencent à croire
que nos voix sont celles de terroristes et qu’elles ne vont pas les
aider, ils
passent à autre chose. Les médias ont un tel
contrôle sur les émotions, que nos
voix sont étouffées : elles ne peuvent avoir
d’impact significatif. La
seule chose que nous puissions faire, c’est de continuer car il y aura
malgré
tout toujours des gens réceptifs à notre message. C’est
la seule façon que nous
avons pour faire s’écrouler ce système. De leur
côté, ils font tout pour que
nous ne puissions pas nous exprimer autrement que par
l’intermédiaire de leurs
médias. Ils essayent de convaincre de plus en plus de gens de
rejoindre le
système, leur message est : « N’essayez pas de
construire vos propres
médias, devenez une part des médias de masse si vous
voulez être la voix de
votre peuple ! »
Le Black Panther
Party aux États-unis
Au
delà du Black Panther
Party, les États-unis des années 60 ont connu de nombreux
mouvements de
contestation, aussi bien dans la contre-culture de l’Amérique
blanche (Rock,
Beat generation, Hippies…) que dans celle de l’Amérique noire
(Free Jazz, Black
power…). Que reste t-il de cette révolution politique et
culturelle ?
Ashanti
Alston : Une
des choses qu’a dit Frantz Fanon [5]
dans son livre Les Damnés de la Terre était
que : « toute
génération doit créer sa propre forme de
résistance. Et celle-ci prendra la
forme particulière de cette
génération ». Aujourd’hui, la
révolution
culturelle se fait par exemple par le Hip-hop. Ces artistes ont
trouvé le moyen
de continuer à transmettre les rêves de la
communauté noire, de sa volonté de
se battre pour être libre. En particulier avec le Hip-hop, il y a
une
génération de jeunes adolescents qui s’éduque
elle-même, qui apprend l’histoire
de la lutte des noirs. Ce style musical parle du BPP et de la BLA. Ces
jeunes
peuvent vous dire qu’ils connaissent tout cela, notamment l’histoire
des
prisonniers politiques.
Ce qui
se passe aujourd’hui est
particulier. Même si les formes de résistance que nous
avons connues ont été
vaincues, le temps vient d’une nouvelle forme de résistance
qu’ils ne peuvent
pas détruire. Encore que cela soit un combat permanent pour le
Hip-hop, qui
doit lutter contre le Gangsta rap, selon moi.
Bien
entendu. Mais il y a
toujours le problème des medias dominants et de la
télévision, qui, dans ce cas
particulier, promeut plutôt le Gangsta rap pour ses valeurs
capitalistes. La
séparation par le spectacle est chose admise. Cela était
moins évident dans les
années 60.
Ashanti
Alston : Dans
les années 60, tant de chose
arrivaient à la fois, que ce soit la musique, la culture noire,
les arts et la
danse [6].
Toute chose était une forme de résistance en soi, au
racisme et à l’oppression,
quelle qu’elle soit. Cette résistance était si massive
que le système n’avait
pas la capacité de les incorporer. Cela a inspiré
énormément de gens. Quand
j’ai rejoint le BPP durant mon adolescence, l’état d’esprit du
parti était
d’allumer la radio et d’écouter la musique, où l’on
pouvait entendre des gens
qui parlaient de révolution. C’était différent
d’aujourd’hui parce que
désormais, le système a appris à incorporer cela.
On
connaît aujourd’hui la
façon dont le FBI s’est acharné sur le Black Panthers
Party. Un acharnement qui
s’est étendu à tous les mouvements
« radicaux » avec le
« CointelPro ». En sachant que tous les
mouvements contestataires ont
toujours été surveillés de très près
—au mieux discrédités, au pire éliminés—
peut-on dire que les États-Unis sont vraiment une
démocratie ?
Ashanti
Alston :
J’irai encore plus loin en disant que les
États-unis n’ont jamais été une démocratie.
Ils se sont établis sur ce
continent en exterminant les populations indiennes qui y habitaient.
Ils ont
été en Afrique pour kidnapper des millions de noirs et en
faire esclaves, etc.
Si l’on se souvient que tout cela a servi de base à ce qui
allait devenir les
États-Unis, alors force est de constater que ce pays ne pourra
jamais être une
démocratie ! Dans ces circonstances, ce pays ne peut
être qu’une société
de classe basée sur l’oppression raciale, même si les
apparences de la
démocratie ont été maintenues pour servir les
intérêts de la classe dominante.
C’est pourquoi il y a toujours eu tant d’oppositions entre les blancs
et les
noirs, les riches et les pauvres, les hommes et les femmes. Ils usent
et
abusent du mot « démocratie » depuis le
commencement pour donner
l’impression que les États-Unis sont un pays plein
d’humanité. Pourtant, cette
société a toujours été corrompue. Nous
devons donc faire attention à ne pas
croire en sa propagande. Les gens qui vivent en bas de l’échelle
sociale n’ont
jamais vécu l’expérience de la démocratie. Et
même s’ils ont eu le droit d’y
participer, cela n’a jamais été pour autre chose que pour
maintenir cet état de
fait.
Est-ce
que le « Patriot
Act » est la continuation du « Cointel
Pro » ?
Ashanti
Alston : Le Patriot
Act est sans aucun doute
sa continuation, du fait que le Cointel Program n’était
pas seulement
destiné à contrer le mouvement noir, mais tous ceux qui
résistaient à
l’oppression sur le territoire des États-Unis. Le Patriot Act,
c’est
exactement la même chose ! Pour beaucoup d’entre nous, qui
sommes encore
dans la lutte de la communauté noire et qui étaient
déjà présents dans les
années 70, il est évident que le Patriot Act est
la continuation du
précédent. Mais pour ceux qui ne peuvent voir le lien qui
existe entre ces deux
programmes, le Patriot Act paraît une nouvelle forme
d’oppression.
Le
système use de sa force
répressive pour essayer d’abattre toute forme de
résistance. C’est probablement
pour cela que nous avons assisté en janvier 2007 à
l’arrestation de 8 anciens
membres du BPP des années 70. C’était des
grand-pères qu’ils ont arrêtés !
Nous pensons que cela a été décidé dans le
but de faire passer un message très
précis auprès de la jeune génération :
« Avant de penser à faire quoi
que ce soit qui ressemblerait à ce que les Black Panthers ont pu
faire dans la
BLA, regarder d’abord ce qui peut vous arriver ! »
C’est du fascisme.
« Nous faisons de la répression avant même que
vous ayez pensé à
résister ! » Nous ne laisserons pas ces choses
se faire. Quel que
soit le nom que puisse avoir ce programme.
Les
mouvements
contestataires des années 60, aussi bien culturels que
politiques, se sont
épanouis dans un contexte particulier, celui de la guerre au
Vietnam.
Aujourd’hui, les États-unis semblent traversent une situation de
crise
semblable, avec l’Afghanistan et l’Irak. Mais quelles sont les forces
dissidentes en présence ?
Ashanti
Alston : L’un
des mouvements les plus visibles aux
États-Unis est le mouvement contre la guerre en Irak. En fait,
ce sont
principalement des gens issus de la communauté blanche qui sont
rentrés dans ce
mouvement pour arrêter la guerre à l’étranger, mais
ils ne reconnaissent pas la
guerre qui est livrée aux citoyens des classes pauvres, à
l’intérieur même des
États-Unis, parce que cela évoque à nouveau la
question du racisme. Pourtant ce
mouvement continue à rassembler les gens. Il est arrivé
à certains moments que
sept millions de personnes soient sorties dans les rues pour manifester
contre
la guerre. Mais dans le même temps, ceux qui sont au bas de la
société sentent
qu’il y a une guerre menée contre eux. Si ceux qui manifestent
veulent avoir
une véritable honnêteté intellectuelle, ils doivent
le reconnaître.
Au
delà de la contestation
de la guerre d’Irak en elle-même, est-ce que ce mouvement
mène une véritable
critique sur les causes de ces guerres ?
Ashanti
Alston : Je
dirai que beaucoup de ces gens qui sont
contre la guerre sont ce que j’appellerai des
« libéraux ». Ils ne
portent pas leurs critiques et leurs analyses assez profondément
dans le
système. Ils sont juste contre la guerre, et non contre le
capitalisme qui a
créé les conditions de cette guerre. Beaucoup d’entre eux
ne sont pas préparés
à cela. Il est plus sûr d’être seulement contre la
guerre en Irak, plutôt que
de remettre en cause les fondations mêmes des États-Unis,
de cet empire qui a
permis que cette guerre se fasse.
Les
idées du mouvement
anti-guerre sont donc équivalentes avec celles du Parti
démocrate ?
Ashanti
Alston : Elles
ne sont pas très éloignées du Parti
démocrate, mais aussi des républicains, dans le sens
où les deux veulent que le
système soit maintenu. Cependant, le mouvement anti-guerre a le
potentiel de
virer à gauche et de devenir réellement
révolutionnaire. Il faudrait que ces
dirigeants changent. La plupart de ceux qui le dirigent ne sont pas
réellement
critiques envers cette société de classe, basée
sur des discriminations
raciales.
Y’a
t-il d’autres mouvements
contestataires aux États-Unis ?
Ashanti
Alston : Il y
a toujours une résistance aux
États-Unis mais vous n’en entendez pas parler à cause du
pouvoir des médias de
masse. Cela est difficile, même pour les gens habitant aux
États-Unis, de
savoir qu’il y a des gens qui se battent ici. J’ai souvent
l’opportunité de
parler dans des universités ou devant ma
communauté : la plupart d’entre
eux sont des gens mal-informés sur les différentes formes
de résistance qui
sont en activités, même les activistes ! Alors
j’imagine très bien ce que
cela doit être pour les personnes vivant en dehors des
États-Unis. Tous doivent
penser que nous sommes complètement soumis à
l’empire !
Le
programme du Black
Panther Party se voulait populaire et pragmatique, dans le but de
répondre aux
besoins et aux difficiles conditions de vie de la communauté
noire des années
60 et 70 [7].
30 ans plus tard, est ce que l’on peut dire que la situation des
ghettos noirs
états-uniens a évolué ?
Ashanti
Alston : Les
conditions des ghettos sont
malheureusement pires qu’elles ne pouvaient l’être dans les
années 60. Elles
sont tellement pires ! Aujourd’hui, nous voyons les
résultats de l’
« embourgeoisement » [gentrification] et
le taux
d’emprisonnement, les deux étant liées.
« L’embourgoisement »,
c’est quand les banques et les politiciens travaillent ensemble afin de
réorganiser les zones où les communautés pauvres
habitent pour servir les
intérêts de la classe moyenne et des classes
supérieures. Cet
« embourgeoisement » détruit actuellement
notre communauté et nous
envoie dans d’autres lieux avec les mêmes problèmes de
précarité. Dans ce sens,
ils divisent et détruisent notre communauté plus
rapidement que cela avait pu
se faire par le passée, parce qu’ils fournissent
également des armes et de la
drogue. Cela a permis aux figures du Gansta rap, à des
sportifs de
haut-niveau et aux stars de l’entertainement d’encourager les
jeunes
gens à utiliser tous les moyens nécessaires pour devenir
riches rapidement.
C’est pourquoi un artiste comme 50 Cent est si populaire. Mais ce qui
se passe
concrètement, c’est que beaucoup de ces jeunes sont
arrêtés et envoyés en prison.
Ils intègrent ainsi [un système de travail obligatoire
non rémunéré] cette
nouvelle forme d’esclavage qui se développe en prison [8].
Les problèmes d’aujourd’hui sont différents de ce qu’ils
étaient parce que les
conséquences ravageuses de ce mode de vie précaire se
sont révélées très
rapidement. Le H.I.V est toujours un problème d’une
extrême importance, comme
celui des grossesses des jeunes filles. Les écoles
détruisent toujours les
esprits de jeunes gens qui se sentent forcés d’y aller alors
qu’ils n’y sont
pas éduqués, mais au contraire abrutis. Toutes les
méthodes que nous avons
utilisées durant les années 60 et 70 doivent être
revues, repensées, afin de
revenir avec plus de créativité pour notre lutte
révolutionnaire.
Vous
parlez d’un point
important et méconnu à l’étranger, celui du
travail forcé dans les prisons
états-uniennes. Vous avez passé vous même plusieurs
années en prison à cause de
votre combat révolutionnaire dans la Black Liberation Army. Je
suppose que vous
avez suivi l’évolution des conditions de vie en prison depuis.
Qu’en est-il
aujourd’hui ?
Ashanti
Alston : Quand
j’étais en prison du milieu des
années 70 au milieu des années 80, c’était la fin
d’un grand mouvement
révolutionnaire qui existait au sein des prisons. Cela a
commencé avec
l’assassinat de George Jackson dans la prison de San Quentin en
août 1971. C’
était un des leaders les plus importants de ce mouvement, et ils
l’ont tué. Au
milieu des années 70, j’ai constaté le déclin de
la conscience révolutionnaire
chez la plupart des prisonniers et une augmentation du nombre de jeune
gens
arrivant, dont certains étaient affiliés à des
gangs. Leurs peines de prison
étaient plus longues. Ce que le système carcéral
était en train de faire se
produisait aussi à l’extérieur : ils donnaient plus
de biens matériels aux
prisonniers. Des biens qui les aidaient à divertir leur
attention de
l’oppression. Désormais, il y a la télévision avec
toutes les chaînes, la
radio, des choses que l’on peut acheter dans les boutiques des prisons.
Cela a
été fait pour que les gens évitent de penser d’une
manière révolutionnaire.
C’était le même phénomène qui se produisait
dans les rues.
Selon
vous, quelle est la
première priorité des exclus d’aujourd’hui ? Est-ce
que ce sont les
« droits sociaux » ?
Ashanti
Alston : Selon
moi, l’oppression fait que les gens
se battent pour leurs droits, mais cela est toujours construit sur
l’idée d’une
attente de générosité de la part de l’oppresseur.
Vous voulez le convaincre
qu’il devrait faire quelque chose dans le sens de la justice. Je
rejette cette
vision de choses ! Pour moi, la chose la plus importante qui soit
pour les
opprimés est qu’ils fassent attentions aux uns et aux autres,
qu’ils trouvent
le moyen de travailler entre eux afin de construire un mouvement
révolutionnaire. Dans ce cas là, la quête
« des droits » s’avérera
être très secondaire… Car nous devons rejeter
l’idéologie du système,
l’idéologie « du droit » et utiliser cela
pour nous battre avec plus
de vigueur. Avec la conviction que nous pouvons gagner.
Durant
l’Ouragan Katrina, le
gouvernement n’a pas été en mesure de faire face à
l’événement autrement qu’en
envoyant l’armée, plutôt que de véritables secours
pour aider les gens.
Aujourd’hui, la Nouvelle-Orléans est toujours sinistrée.
Quels enseignements
tirez-vous de l’impuissance et de l’immobilisme du gouvernement
états-unien
durant cette catastrophe ?
Ashanti
Alston : Je
pense que c’est le parfait exemple de ce
que j’essayais juste d’expliquer à l’instant. L’Ouragan Katrina
ne nous a pas
juste révélé l’immobilisme et l’impuissance du
gouvernement, il nous a appris
que le gouvernement n’avait pas le désir d’aider les gens d’en
bas. Katrina ne
concernait pas seulement les noirs, bien que la majorité
étaient noirs, c’était
avant tout des pauvres. Nous ne pouvons pas avoir foi en ce
gouvernement et en
ses forces militaires pour résoudre nos problèmes. Ce que
les gens devraient en
retenir, c’est que nous devons nous tourner les uns vers les autres
pour
survivre. C’est ma vision anarchiste des choses, nous avons besoin
chacun des
uns et des autres, nous n’avons pas besoin d’un gouvernement ou d’une
autorité
quelle qu’elle soit. Durant Katrina, les gens ont dû prendre soin
d’eux et
trouver leurs propres moyens pour survivre. Durant le cataclysme et
même après,
il y avait d’anciens membres des Black Panthers présents sur
place pour aider
les gens à défendre leur quartier, à construire
des « cliniques »
d’urgence, à organiser des distributions de nourriture. Et les
aider plus
généralement à prendre soin d’eux parce qu’il
était clair que le gouvernement
ne viendrait pas à notre secours. Ils ont dû aussi faire
face aux forces
militaires qui utilisaient leur armes contre la communauté noire.
Vous
êtes l’un des
théoriciens de l’anarchisme noir [9],
que vous venez d’évoquer. En quoi est-il différent de
l’anarchisme tout
court ?
Ashanti
Alston :
L’anarchisme noir est très sensible aux
formes d’autorité et d’oppression, où un seul groupe a le
pouvoir de gouverner
les vies de tous les autres. En ce sens, nous avons des bases communes
avec les
autres anarchismes. Ce qui est différent, c’est que nous sommes
spécialement
concernés par la condition des noirs aux États-Unis et
à travers le monde. Aux
États-Unis, nous sommes particulièrement conscients que
nous voulons arrêter
les agissements de la classe dirigeante, mais nous avons surtout
conscience que
nous nous adressons à la classe ouvrière, aussi bien aux
noirs qu’aux blancs.
Dans l’anarchisme noir, nous mettons en avant la culture noire, que ce
soit le
Jazz, le Hip-hop les arts et la danse en général. Nous
devons nous servir de
cette force pour créer une société plus
égalitaire où nous pourrions
reconnaître que nous avons besoin les uns des autres. Car moins
nous nous
opprimons entre nous, plus nous sommes en mesure d’être une force
pour le
changement.
Tous
les mouvements de
contestation qui ont réussi à changer la
société états-unienne étaient basés
sur des religions monothéistes. Est-ce qu’un mouvement de
contestation peut exister
aux États-Unis sans bases religieuses ?
Ashanti
Alston :
Personnellement, je pense qu’un mouvement
ne peut pas exister sans dimension spirituelle, y compris les
mouvements
séculiers. Je pense que l’on doit savoir que Malcom X et Martin
Luther King, le
vrai —pas celui que présente G.W. Bush—, étaient de
véritables
révolutionnaires. Cela veut dire qu’avoir des convictions
spirituelles ou
religieuses n’est pas réactionnaire ni négatif. C’est un
moyen d’analyser la
situation. Il en va de même pour les Zapatistes, qui s’appuient
sur la
théologie de la libération. Ils ont utilisés cette
dimension pour comprendre ce
qui leur arrivait et agréger les bases de leur propre
communauté afin qu’ils
puissent vivre et se battre. Nous allons devoir apprendre comment
lutter avec
la difficulté de la différence d’idéologies et de
croyances. Ce que nous devons
avoir en commun, c’est la pratique et quelques valeurs, comme
être contre le
capitalisme et le racisme par exemple. Je dirai, d’autre part, il y a
la
religion de l’oppresseur et celle de l’opprimé. Quand je suis
arrivé chez moi
aujourd’hui avant votre appel, je lisais ce livre qui parlait du
christianisme
noir. En résumé, ils utilisent La Bible pour se
libérer et non pour y
voir une interprétation esclavagiste et accepter leur condition
d’asservissement. Aujourd’hui, nous ne devons pas condamner l’islam,
juste
parce que nous ne sommes pas d’accord avec la religion en
elle-même, mais nous
devons voir comment elle peut devenir un moyen de résistance
à l’Empire. Et
voir toutes les choses que le mouvement musulman fait. Ce mouvement,
à
l’intérieur duquel les femmes se battent pour avoir une voix
plus grande ;
ce mouvement où les gens se référent à la
religion pour créer un modèle de
société différent du capitalisme. Des tas de
choses se produisent, nous les
blâmons et les condamnons sans vraiment les comprendre.
Le Black Panther
Party et le monde
Le
Black Panthers Party a
toujours témoigné de sa sympathie pour les autres
mouvements de libération dans
le monde, tels que le FLN en Algérie ou l’OLP de Yasser Arafat.
Que pensez-vous
des mouvements arabo-musulmans, tels que le Hamas et le Hezbollah ?
Ashanti
Alston : C’est
intéressant que vous posiez la
question. Ce que beaucoup d’entre nous, au sein du BPP,
commençons à apprendre du
Hamas et du Hezbollah est qu’ils ont travaillé durant des
années pour se
développer par eux-mêmes et sauver leur peuple. Ils ont
créé ce que nous
appelons ici « les programmes de survie ». C’est
la même chose que
nous avions fait avec le BPP. Les gens sont surpris de la force du
Hezbollah et
du Hamas. Mais c’est parce qu’ils sont à l’écoute des
besoins de leur
population. Et c’est une des principales choses qui a permis en son
temps au
BPP d’exister avec ses « programmes de
survie » : les petits
déjeuners gratuits – free lunch programs, la distribution de
vêtements et aider
les gens à maîtriser des armes à feu pour se
défendre contre les brutalités
policières. Les gens avaient ainsi commencé à nous
soutenir et à s’identifier à
nous. Et c’est ce qui se passe avec le Hezbollah et le Hamas. Le
problème,
c’est que des gens les rejettent à cause de leur religion !
Pour en
revenir à l’exemple du BPP, nous nous identifions aux
théories marxistes,
socialistes et maoïstes…les médias se sont servis de cela
pour encourager les
gens à nous rejeter. Les gens doivent savoir que ces deux
mouvements arabes ont
trouvé un moyen de résister, et qu’ils font le mieux
qu’ils le peuvent.
Nous
sommes d’accord pour
dire que le Hamas et le Hezbollah poursuivent un mode d’action
comparable à
celui du BBP. Comme ce dernier, ils sont qualifiés de
« mouvement
terroriste », alors qu’ils assurent l’auto-défense de
leur population,
l’aide par des programmes sociaux et aspirent à la
libération de leur peuple.
Mais qu’est ce qui est réellement nouveau, depuis le BPP ?
Ashanti
Alston : Je
pense qu’il y a beaucoup de choses qui
sont similaires, dans le sens où ces mouvements existent pour
libérer leur
peuple. Qu’ils ont eux aussi compris l’importance des programmes
d’aides
sociales, afin d’unir leur peuple et de créer une force sociale
qui puisse
survivre et se libérer des oppressions nationales et
internationales. De même,
ils ont de jeunes gens qui sont prêt à sacrifier leur vie
pour cela. A bien des
égards, je trouve que nous avons beaucoup de choses en commun.
Cependant, je ne
sais pas exactement quelle est la vision de la société
« idéale »
qu’ils voudraient construire. Mais je les soutiens dans leur
volonté de
s’émanciper. Ils en ont besoin. Qu’importe ce qu’il y a autour.
Qu’importe que
ces changements surgissent durant la lutte. Comme n’importe quels
autres
mouvements, ce ne sont pas des groupes monolithiques, il y a
différentes
opinions et différentes idées, et ils devront
réfléchir et se battre pour
essayer de trouver les meilleurs idées, en même temps
qu’ils essayeront de se
consolider en tant que communauté de résistance.
Cependant,
le Hezbollah a
réussi à résister à gagner seul la guerre
qu’Israël a mené contre le Liban
durant l’été 2006. Pourquoi était-ce plus
difficile pour le BPP de lutter
contre son propre système, alors que le Hezbollah a
réussi à gagner contre
Israël ?
Ashanti
Alston : C’est
une bonne question. Sans doute parce
que le BPP était très jeune. Et le genre de lutte que
nous étions en train de
conduire était quelque chose de très nouveau pour nous.
Nous n’avions aucune
expérience. Même si nous essayions d’apprendre du mieux
que nous pouvions.
C’est pourquoi nous avons créé des liens avec d’autres
mouvements, de
l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) aux
mouvements africains,
jusqu’au Front de libération national du Vietnam. Nous voulions
apprendre le
plus vite possible. Mais dans le même temps, le système
élaborait des
stratégies aussi vite qu’il pouvait pour nous détruire.
Ils avaient de
l’expérience. Ils avaient déjà détruits
plusieurs mouvements révolutionnaires
depuis des générations à travers le monde.
Cependant, ils ont été stupéfaits de
voir une révolution naître sur leur propre territoire. Ils
ont ainsi imaginé le
Cointelpro. Et parce que nous n’avions aucune expérience, les
tactiques qu’ils
ont employé pour nous diviser ont fonctionné. Sans
compter les médias qui
essayaient de toucher les cœurs et les esprits de la communauté
noire et
blanche, avec des messages du type :
« Éloignez-vous de ces gens. Ne
les soutenez pas. Ce sont des terroristes ! ». La
situation du Hamas
et du Hezbollah est différente parce qu’ils peuvent se battre de
plusieurs
façons, ils ont connu des hauts et des bas à travers deux
décennies. Je pense
que cela les aide en un sens à être prêts pour
développer une forme
d’organisation novatrice. Nous n’étions pas capable de faire
cela. Mais les
succès du Hezbollah et du Hamas nous enseignent beaucoup de
chose. Nous
réfléchissons à ce que nous devrions faire pour
recréer un mouvement aussi déterminé.
Dans
la tête de beaucoup
d’occidentaux, le clash des civilisations, opposant les civilisations
judéo-chrétienne et arabo-musulmane, est une
réalité, un antagonisme
inéluctable. Pensez-vous que l’histoire de la lutte des
Afro-américains, aussi
bien celle du SCLC chrétien de Martin Luther King que de la
Nation of Islam de
Malcom X, pourrait servir à réconcilier la
société états-unienne avec
l’islam ?
Ashanti
Alston : C’est
une bonne question ! Les
musulmans sont principalement des noirs aux États-Unis et les
noirs forment un
très grande communauté. Cependant, la plupart d’entre
nous sont toujours
chrétiens. Je pense que le problème de la peur de l’islam
aujourd’hui aux
États-Unis vient définitivement de la Nation of Islam, et
l’autre part vient du
fait que beaucoup de jeunes ont été à
l’étranger apprendre un islam « de
première main », très rigoriste… Mais
aujourd’hui, les gens doivent savoir
que les musulmans ne sont pas différents des chrétiens,
des bouddhistes, des
athées… que ce sont des gens comme les autres qui aspirent
à la dignité.
Aujourd’hui, dans la communauté noire, il y a un fort potentiel
de
réconciliation des deux religions. Plus nous protesterons et
lutterons
ensemble, plus nous aurons de respect les uns pour les autres. De plus,
les gens
ont des modèles communs où ils peuvent se sentir exister,
pas seulement dans le
combat révolutionnaire mais aussi dans la fierté de vivre
ensemble. Il y a
l’exemple de Mohamed Ali et d’autres figures de l’islam qui ont
apporté leur
soutien à la communauté noire. Avec les deux exemples de
Martin Luther King et
de Malcom X, cela pourrait être sans doute plus facile chez les
afro-américains
que dans n’importe quelle autre communauté aux États-Unis
de réconcilier le
christianisme et l’islam, parce que les deux religions ont joué
un rôle
significatif ici. Nous pouvons être un modèle pour les
autres communautés aux
États-Unis.
Propos recueillis par
Ossama Lotfy
source
23/07/07
[1]
À lire : Panthères noires : Histoire du
Black Panther Party,
par Tom Van Eersel. Un des rares ouvrage disponibles en français
sur le sujet.
[2] The
Autobiography of Malcom X, Halex Haley et
Malcom X, Research & Education Association, 1966.
[3]
« Black Power » dont la traduction
littérale est « Pouvoir
noir ». La paternité du concept revient à
Robert F. William, un écrivain
et dirigeant noir de la National Association for the Advancement of
Colored
People (NAACP). Mais les premiers à avoir utiliser le slogan
publiquement
ont été Willie Ricks et Stockely Carmichael, les deux
étant des organisateurs
et des portes paroles du Student Nonviolent Coordinating Comitee
(SNAAC). Stockely Carmichael est connu pour avoir milité au
côté du mouvement
des droits civils. Mais il se désolidarisa peu à peu du
mouvement
« non-violent » de Martin Luther King pour
rejoindre le Black Panther
Party. Il en devint le « Premier ministre
honorifique ». À l’image du
désaccord qui existait au sein du mouvement national noir sur
les moyens à
utiliser —violence ou non-violence— et les buts recherchés
—intégration ou
séparatisme— pour la libération de la communauté
noire, l’ambiguïté du slogan
créa la polémique. Sa traduction exacte serait :
« Du pouvoir
(socio-économique) pour les noirs ». Cependant, il
pouvait être compris
comme « Le pouvoir aux noirs » par les racistes
de tous bords. C’est
une des raisons pour laquelle Martin Luther King refusa toujours d’en
faire le
slogan du mouvement pour les droits civiques.
[4] Martin
Luther King, Autobiographie. Textes
réunis par Clayborne Carson. (Bayard).
[5] Les
Damnés de la Terre, par
Frantz Fanon.
Ouvrage de référence pour les
Black Panthers de l’époque et les anti-colonialistes encore
aujourd’hui.
[6] La
Contre-culture. États-Unis
années 60,
Naissance de nouvelles utopies
par Christiane Saint-Jean-Paulin, Éditions Autrement.
[7]
Les programme du Black Panther Party, rédigé en octobre
1966 par les deux
fondateurs du party : Huey P.Newton et Bobby Seale. Ce que
nous
voulons, en quoi nous croyons, en 10 points. Voir : Panthères
noires : Histoire du Black Panther Party, Tom Van Eersel.
[8]
Plus d’un million de noirs sont incarcérés aux
États-Unis sous des motifs
pénaux divers. Dans la pratique, ils sont astreints au travail
forcé. Cette
main d’œuvre est devenue indispensable au fonctionnement de
l’économie
états-unienne.
[9]
Pour plus d’informations sur l’anarchisme noir, consulter le site
d’Ashanti
Alston, www.anarchistpanthers.net.