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La
colère d'Ayaan Hirsi Ali
Menacée
de mort
par des groupes islamistes pour ses
prises de position critiques sur l'Islam, l'ex-députée
néerlandaise
d'origine somalienne Ayaan Hirsi Ali avait dû s'exiler en 2006
aux
Etats-Unis.Depuis le 1er octobre, elle est confrontée au
refus du gouvernement de La Haye de continuer à assurer sa
protection à
l'étranger. Une décision qui la rend à la fois
démunie et vulnérable.
Jointe par téléphone, Ayaan Hirsi Ali interpelle le
gouvernement
français : à la France de rappeler au reste de l'Europe
les principes
des Lumières.
Quelle est votre
situation actuelle ?
Après
un bref séjour en Hollande pour rencontrer les autorités,
je suis
revenue aux Etats-Unis et je me trouve actuellement dans une ville
américaine où j'essaie d'organiser ma
sécurité.
Quelle est la position
des autorités néerlandaises vous concernant ?
Le
gouvernement néerlandais s'était engagé à
me protéger aussi longtemps
que dureraient les menaces de mort. Mais quand j'ai
décidé de partir
aux Etats-Unis, il y a eu un revirement, les autorités
m'indiquant que
la protection promise n'était assurée qu'à
l'intérieur des Pays-Bas.
Les Américains ont pourtant expliqué qu'ils ne pouvaient
prendre le
relais : ils n'assurent que la sécurité des
non-Américains dotés d'un
statut officiel, pas celle d'une simple citoyenne. Le
département
d'Etat a donc recommandé au gouvernement des Pays-Bas d'engager
une
société de protection privée, leur assurant que le
gouvernement
américain les aiderait en matière de renseignement. Les
Hollandais ont
refusé, et j'ai reçu une lettre me prévenant qu'on
mettait fin à ma
protection le 1er octobre. Depuis, le premier ministre m'a
demandé de repartir aux Etats-Unis et de trouver moi-même
des fonds
pour ma protection. Je viens donc de lancer une fondation pour laquelle
je mendie actuellement de l'argent.
Salman Rushdie dit que
vous êtes "la première réfugiée d'Europe
occidentale depuis l'Holocauste". Qu'en est-il ?
La
Hollande veut bien me donner la liberté de parole, mais pas la
liberté
de mouvement. Alors que faire ? Courageusement, le Danemark offre de
m'accueillir et de me protéger. Mais c'est aux Etats-Unis que je
veux
vivre aujourd'hui. Mon expression y sera plus libre et plus efficace.
Car la vérité, c'est qu'il est devenu impossible de
parler librement de
l'islam sur le continent européen. L'état d'esprit actuel
de l'élite
implique d'éviter tout débat par peur d'offenser les
musulmans, et
conduit à satisfaire les exigences des islamistes, même
s'il s'agit de
faire taire les gens comme moi.
Ce sujet, l'islam,
deviendrait une sorte de tabou ?
La
critique de l'islam est un tabou inscrit au coeur même de la
religion.
Mais que les sociétés européennes,
héritières des Lumières, s'imposent
à elles-mêmes ce tabou, voilà qui est totalement
nouveau. Et stupéfiant
! Le judaïsme, le bouddhisme, le communisme... Tout mouvement
collectif
ou théologique doit être ouvert aux critiques. Il n'y a
que l'islam qui
les refuse et qui, d'ailleurs, en soit exempté en Europe.
La
décision du gouvernement hollandais résonne-t-elle comme
un
avertissement pour tous ceux qui, en Europe, souhaitent débattre
de
l'islam ?
Evidemment ! Mon cas
fait passer la question de la
liberté d'expression de la théorie à la pratique.
Vous pouvez exprimer
votre opinion, mais votre tête sera coupée. Si vous
êtes musulman et
que vous devenez un ex-musulman, si vous êtes une femme et que
vous
critiquez l'islam et son oppression, le prix à payer est la vie.
Vivre
dans une démocratie ne change rien à l'affaire. C'est un
enjeu majeur
pour nos pays, qu'aucun personnage politique d'envergure n'a encore
osé
prendre à bras-le-corps. Comme si ce n'était qu'un simple
incident,
alors que c'est rien de moins que la liberté d'expression qui se
joue !
Il n'y a pas de loi pour protéger les gens comme moi dans nos
pays, pas
de fonds, pas de mouvement.
Il y a quand même
déjà eu le cas de Salman Rushdie...
Mais
son cas était lui aussi considéré comme
isolé ! Personne ne réalise que
nous sommes en fait le sommet de l'iceberg, qu'il y a sur le continent
des tas de musulmans ou d'anciens musulmans menacés,
bâillonnés, et que
cette censure concerne tout le monde.
Pensez-vous que la
France doive prendre position sur ce sujet ?
C'est
à la France d'être à l'origine du sursaut, d'ouvrir
le débat. A la
France de prendre la tête d'un mouvement visant à faire
comprendre à
tous les Européens que, ce qui se joue, c'est leur socle de
valeurs et
de principes les plus fondamentaux. Qu'il est urgent de les
protéger.
Légalement, politiquement, voire financièrement. Cela
dépasse largement
mon cas particulier. Il s'agit d'une confrontation entre la religion et
la raison. Et parce qu'elle a hérité à la fois des
Lumières et du
système de la laïcité, qu'elle a une histoire et un
rayonnement
particuliers, la France a un rôle à jouer. C'est le pays
de Voltaire !
Le pays de celui qui a dit : je ne suis pas d'accord avec vos
idées,
mais je suis prêt à mourir pour que vous puissiez les
exprimer. J'aime
cette idée qu'il importe avant tout de protéger les
idées avec
lesquelles vous êtes en désaccord, pas seulement celles
que vous
approuvez !
Au soir de son
élection, le président Sarkozy disait "à tous
ceux dans le monde qui croient aux valeurs de tolérance, de
démocratie et d'humanisme", que la France serait "à
leurs côtés, qu'ils peuvent compter sur elle"...
Eh
bien, qu'il commence maintenant ! Il peut expliquer aux politiciens
néerlandais à quel point ils ont envoyé un message
déplorable en
contentant les ennemis de la liberté d'expression. Cela me
rappelle
l'incroyable capitulation des médias et des hommes politiques au
moment
des dessins de Mahomet publiés au Danemark. Car ne soyons pas
naïfs :
si les islamistes parviennent à réduire au silence un
individu, voire
un pays, ils ne s'arrêteront pas là. Et ils passeront au
suivant, puis
au suivant, puis au suivant...
Propos
recueillis par Annick Cojean
LE
MONDE | 19.10.07
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