C'était
il y a quinze ans à peine. Dans un bed & breakfast de la
campagne
d'Irlande, une vieille dame accueillait deux voyageuses. L'une d'elles
avait la peau noire. La vieille Irlandaise, qui n'avait jamais rien vu
de pareil sauf à la télévision, en fut toute
désarçonnée. Soucieuse de
bien faire, elle demanda en chuchotant à l'oreille de la jeune
Blanche
: "Qu'est-ce qu'elle mange ?"
Même décor, quinze ans après : le
28 juin
2007, Rotimi Adebari, nigérian, 43 ans, est élu maire de
Portlaoise,
une petite ville de 18 000 habitants en grande banlieue de Dublin. Le
premier maire noir de l'histoire d'Irlande. Un événement
inouï pour les
vieilles dames des bed & breakfast comme pour la plupart des
Irlandais qui, encore récemment, n'avaient jamais vu chez eux
que des
Blancs à taches de rousseur. Qui pouvait penser émigrer
dans un pays
rongé par la misère ? L'Irlande, on la quittait. La
croissance
fulgurante de l'économie, dans les années 1990, a soudain
changé la
donne. En 1997, une école secondaire de Dublin accueillait son
premier
élève non irlandais. Aujourd'hui, environ 14 % de la
population
d'Irlande est étrangère.
Les Nigérians, anglophones, sont parmi les
premiers à immigrer dans l'île. Parmi les premiers, aussi,
à s'engager en politique. "C'est une caractéristique
irlandaise, constate Bryan Fanning, chercheur sur
l'immigration à l'université de Dublin : les
Africains y sont politiquement très actifs. Contrairement
à la plupart
des immigrés d'Europe, ils arrivent en Irlande avec
l'idée d'y rester.
Et contrairement à eux, ils ne bénéficient pas des
mêmes droits que les
Irlandais. Outre le racisme, présent comme partout, ils doivent
se
battre pour mériter leur citoyenneté. Rotimi Adebari est
un visage de
la nouvelle Irlande."
Dans l'Irlande blonde, rousse,
catholique et amatrice de Guinness, Rotimi Adebari est noir, protestant
et peu porté sur les pubs. Il vous accueille gentiment entre
deux
rendez-vous, toujours pressé et peu bavard, le costume-cravate
impeccable, le sourire poli. Il est à la mairie le matin, file
à
l'université de Dublin l'après-midi, où se trouve
le bureau d'une des
nombreuses organisations qu'il anime pour favoriser
l'intégration et
encourager le "dialogue interculturel". Il est attendu à
Londres le lendemain et vous concède tout juste deux heures
à la
cantine de l'université, happé par son
téléphone et les rendez-vous que
lui rappelle sa secrétaire. A l'idée de parler de lui, il
soupire. "Un journal m'a déjà pris en photo une fois,
pourquoi recommencer ?"
Un
jour de juillet 2000, Rotimi Adebari a quitté le Nigeria. Pas
pour fuir
une guerre civile qui avait pris fin en 1970, quand il était
encore
enfant. Ni en raison du régime politique, revenu peu ou prou
à la
démocratie après des années de dictature
militaire. Pas à cause d'une
pauvreté qui lui a été épargnée :
son père était ingénieur dans une
entreprise française de travaux publics et ce que l'Occident
appelait le "choc pétrolier", au milieu des
années 1970, résonnait en "boom économique"
au Nigeria, grand producteur d'or noir.
Rotimi
Adebari a demandé l'asile en Irlande mais s'il boite lourdement
en
portant son plateau de cantine, c'est moins la trace d'une ancienne
opposition politique que celle d'un passé de joueur de haut
niveau dans
un sport d'élite. Une mauvaise chute a mis fin d'un coup
à sa carrière
tennistique alors qu'il concourait au niveau national. Elève
exceptionnel, il avait étudié les sciences politiques et
économiques,
enseigné quelque temps l'économie, travaillé comme
journaliste à la
télévision... puis décidé de tout quitter.
Le visage si tranquille se crispe d'un coup, les doigts
tapotent la table nerveusement. "Les raisons pour lesquelles j'ai
quitté mon pays, lâche-t-il après un silence, renvoient
à un passé sur lequel je n'ai pas envie de revenir. Mon
père était
musulman. Un vrai et solide musulman. En 1991, je me suis converti au
christianisme - protestant ou catholique, nous ne faisons pas la
distinction chez nous. Vous ne saurez pas ce que j'ai vécu.
Disons,
pour faire vite, que ma conversion n'a pas plu à mon
père. Que la vie
est devenue assez insupportable pour que je veuille m'en aller. Loin."
"Loin",
ce sera l'Irlande. Un pays en plein développement qui attire les
émigrants du monde entier. Au Nigeria, Rotimi Adebari et sa
femme
Ronke, chrétienne elle aussi, ont sympathisé avec un
prêtre irlandais. "L'Irlande est le pays des mille bienvenues,
leur promet-il. Les offres d'emploi pleuvent. Allez-y !" Avec
leurs deux premiers enfants, ce jour de l'année 2000, Rotimi et
Ronke atterrissent sur le tarmac de l'aéroport de Dublin.
Le
pays des mille bienvenues commence par leur refuser le droit d'asile.
La drôle d'histoire du premier maire noir d'Irlande débute
ainsi, par
son exclusion d'Irlande. La chance fait le reste. Il fait appel du
jugement, sans grand espoir. Tout juste deux semaines avant
l'expiration du délai, la femme de Rotimi met au monde leur
troisième
enfant. Or une loi nationale, qui n'existe plus depuis 2004, garantit
alors la nationalité irlandaise aux enfants nés sur le
sol irlandais
et, pour les parents, le droit d'y résider. Comme la plupart des
25 000
Africains ayant émigré sur l'île depuis le milieu
des années 1990, la
famille de Rotimi Adebari en a bénéficié... in
extremis. "Je comprends que les Irlandais aient mis fin à
cette loi, dit doucement Rotimi Adebari. Mais si notre
enfant était né deux semaines plus tard, où
serions-nous aujourd'hui ? Où sont ceux qui n'ont pas eu ma
chance ?"
Le
maire de Portlaoise n'est pas irlandais mais "résident
étranger", et en
cette qualité autorisé par la loi à se
présenter aux élections locales.
Alors qu'il était encore demandeur d'asile, Rotimi Adebari avait
regardé les annonces de maisons à louer. Le hasard
l'avait envoyé dans
cette petite ville dont il ne savait même pas prononcer le nom si
gaélique (portliech). A peine arrivé, il s'est
engagé au service de la communauté.
David
Finane n'est pas près de l'oublier. En 2002, cet ancien
chômeur s'était
inscrit au Job's Club, dépendance de l'agence nationale pour
l'emploi.
Dans le groupe de demandeurs d'emploi était arrivé ce
Noir élégant, le
premier que David voyait en Irlande. La responsable de la formation
venait de se casser une jambe et le petit groupe se retrouvait sans
tuteur. "Nous étions tous désemparés, les bras
ballants, raconte David, l'ancien compagnon de
chômage. Rotimi
a aussitôt pris les choses en main. Très calmement, il
nous a proposé
de nous réunir, de lire les journaux, d'étudier ensemble
les annonces
d'emploi et de tout mettre en commun. Il a fait venir au club des amis
noirs, demandeurs d'asile. Il a invité des psychologues pour
nous
aider. Il nous a redonné un moral d'acier."
Quelques années plus tard, Rotimi Adebari rend
visite à un conseiller municipal de la ville, Tom Jacob. "Il
n'était pas familier du système politique irlandais,
raconte celui-ci. Il
m'a posé des tas de questions sur les lois et les partis, et
comme je
concourais en indépendant, il m'a proposé de faire
campagne avec moi
pour les municipales. Il voulait faire de l'intégration des
minorités
ethniques sa priorité, cela m'intéressait. Nous avons
fait équipe."
A
Portlaoise, on commençait à murmurer le nom de Rotimi
Adebari. Il avait
aidé les chômeurs, puis fondé une association
d'aide à l'emploi, à
l'époque peu lointaine où l'économie irlandaise
était à l'agonie. Il
animait déjà une émission hebdomadaire de
débats de société sur une
radio locale et commençait à donner dans le comté
des conférences sur
les échanges interculturels.
Chrétien fervent, protestant, on le
voyait se rendre chaque dimanche au temple d'une ville voisine et
éviter de fréquenter l'église
évangélique de Portlaoise, dont le
pasteur est nigérian, pour ne pas donner de lui une image
communautariste. Certains lui étaient reconnaissants d'avoir
changé
positivement la perception des quelque 200 ou 300 Nigérians de
la
ville. "Il y avait un ressentiment à l'égard de cette
communauté, raconte Tom Jacob. Ils
n'étaient pas familiers de nos règles, doublaient tout le
monde au
supermarché ou au restaurant, n'envoyaient pas leurs enfants
à
l'école... Rotimi les a convaincus d'évoluer, de
scolariser leurs
enfants. Ils se sont mieux intégrés."
Le 28 juin 2007, quatre
partis se partagent à la proportionnelle les 9 sièges du
nouveau
conseil municipal. Les deux candidats indépendants obtiennent 2
sièges.
Issu d'une des parties représentées, le maire est
désigné par rotation
pour un an. Tom Jacob propose que Rotimi Adebari soit le premier de la
législature : 3 votent contre, 6 votent pour. "Le fait que
Rotimi Adebari soit à cette place est un signe que notre pays a
enfin grandi", dit Tom Jacob.
A
une centaine de kilomètres de Portlaoise, au
Théâtre national de
Dublin, le "signe" est déjà arrivé sur
scène. L'écrivain irlandais
Roddy Doyle et le Nigérian Bisi Adigun viennent d'y transposer The
Playboy of the Western World, une pièce du répertoire
irlandais du XIXe
siècle. Pour la première fois, sous leur plume
trempée dans le réel, le
village rural de l'ouest de l'Irlande devient la banlieue ouest de
Dublin. Et le fameux héros irlandais, un demandeur d'asile de
bonne
éducation... noir.