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Ubu et la discrimination

ubuL'annulation par le Conseil constitutionnel de l'article sur les «statistiques ethniques» ne clôt pas le débat. Elle le relance. Et obscurcit encore un peu plus un dossier déjà passablement embrouillé par les controverses juridiques, les passions et les procès d'intention. La censure du Conseil s'appuie sur deux motifs. L'un de procédure : l'amendement parlementaire en cause était hors sujet. L'autre de fond : en autorisant à collecter, pour les besoins d'études sur la diversité et la discrimination, des données faisant apparaître «les origines raciales et ethniques», il contrevenait à l'article 1 de la Constitution, qui «assure l'égalité de tous les citoyens (...) sans distinction d'origine, de race ou de religion». Cette lecture «républicaniste» de l'article 1 ne tue-t-elle pas l'esprit du texte en fétichisant la lettre ? On peut en discuter. En quoi est-ce attenter au principe d'égalité que de mesurer l'écart qui sépare les principes de la réalité ? Le but n'est ni de «ficher» les Français selon leurs origines, ni de «consolider des stéréotypes racistes» (SOS-Racisme), mais de poser un diagnostic objectif sur les phénomènes discriminatoires.

Le Conseil ne méconnaît d'ailleurs pas cette nécessité. Mais, estime-t-il, «si les traitements nécessaires à la conduite d'études sur la diversité, la discrimination et l'intégration peuvent porter sur des données objectives, ils ne sauraient reposer sur l'origine ethnique ou la race». On est prié de relire deux lois cette phrase pour en apprécier l'humour involontaire. Au pied de la lettre, cela signifie qu'on a le droit de se pencher sur les discriminations contre les blondes ou les gauchers, mais pas sur les effets du racisme - car dans racisme, il y a race. Pour décoder la position des sages, il faut se reporter au commentaire joint à leur décision : les bonnes «données objectives»... celles qu'il est permis d'utiliser, ce sont le nom, l'origine géographique et la nationalité antérieure. Problème : si ces données sont pertinentes pour étudier le parcours des immigrants, elles ne permettent pas d'analyser les discriminations envers les Antillais, aux patronymes «bien de chez nous», ou envers des Français nés en France de parents eux-mêmes nés en France, et que seul leur type physique désigne comme «différents». Le Conseil a tout simplement confondu la question de l'intégration avec celle de la discrimination. Erreur classique, et qui en dit long sur la difficulté de la France à penser la diversité. Minorités visibles, connaît pas ! «Pour étudier la discrimination selon l'apparence physique, posons toutes les questions sauf celle de l'apparence physique», ironise François Héran, directeur de l'Ined. La couleur, ça n'existe pas.

Or - et c'est là que l'affaire devient ubuesque - la collecte de données faisant apparaître «les origines raciales ou ethniques» n'est pas tout à fait interdite aujourd'hui; elle est autorisée, dans certains cas, par la loi Informatique et Libertés. Et notamment (depuis 2004) pour les travaux réalisés, sous le contrôle de la Cnil, par des organismes de statistiques officiels. Ainsi de la grande enquête dite «Trajectoires et origines», qui doit être menée par l'Insee et l'Ined en 2008, et contre laquelle se concentrent désormais les attaques des adversaires des statistiques ethno-raciales : implicitement condamnée par le Conseil constitutionnel, cette étude n'en est pas moins légale. On est en plein imbroglio. Pour en sortir, il va falloir légiférer. Et débattre donc, au fond, de ce qui est en jeu : la cohésion nationale et la mise en oeuvre des valeurs républicaines. Est-il naïf d'espérer que ce débat se déroule sereinement, et qu'on cesse de diaboliser l'adversaire en invoquant hors de propos les fantômes de Vichy ou du Rwanda ?

 

Claude Weill
Le Nouvel Observateur