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Votez pour les moutons noirs !

ALPHA DRAMÉ, 43 ANS, GENÈVE, «La campagne de l’UDC pue, elle sent mauvais. En tant que citoyen suisse, elle me met mal à l’aise.» Candidat au Conseil national pour les Verts genevois, il ne mâche pas ses mots. Arrivé de Guinée en 1992 comme étudiant, ce membre du parlement communal de la ville de Genève, docteur en environnement, se considère comme un Suisse bon teint.

Comment contrer la rhétorique xénophobe de l’UDC ? Dix citoyens suisses d’origine africaine ou antillaise ont trouvé une solution :se présenter aux élections.

Ils sont dix, ils sont suisses et ont tous la peau noire. L’un d’eux sera, pourrait être ou, plus simplement, rêve de devenir le premier homme de couleur élu à l’Assemblée fédérale. Ils appartiennent tous à des partis différents et, naturellement, ils n’en font pas qu’une question de principe. Ils ont décidé de se présenter aux élections du 21 octobre en réaction à la vague de racisme que connaît depuis peu le cœur théoriquement le plus tranquille, le plus tolérant, le plus ordonné et le plus accueillant d’Europe : la Suisse, pays de la neutralité et de la Croix-Rouge, du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme et de celui pour les réfugiés. Une Suisse, cependant, qui ne veut plus de Noirs, de Gitans, de juifs, ni de musulmans.

“Nous espérons envoyer un signal fort à ceux qui ont mené toute leur campagne électorale contre les étrangers”, explique Carl-Alex Ridoré, l’un de ces dix candidats [pour le PS fribourgeois]. Suisse d’origine haïtienne, il entend lancer une riposte à l’Union démocratique du centre (UDC), le parti populiste qui a couvert les rues d’affiches où l’on voyait des moutons blancs chasser à coups de pied un mouton noir. Le motif (ou l’excuse) est toujours le même : la sécurité. Doudou Diène, le rapporteur spécial des Nations unies sur le racisme, n’avait donc pas tort quand il parlait de graves dangers sociaux. “La discrimination et la xénophobie existent ici aussi, et les plus touchés sont les Noirs. C’est le résultat de la banalisation de la rhétorique raciste”, affirme-t-il.

Pour résumer : des incendies criminels à la synagogue Malagnou de Genève et à celle de Lugano ; des coups de feu tirés contre le centre de demandeurs d’asile de Birr ; un cortège néofasciste à Lugano ; la profanation du cimetière juif de Vevey-Montreux ; des agents de police surpris à dérober de l’argent aux réfugiés lors de contrôles fictifs ; la populiste Ligue des Tessinois qui dénonce le nombre à son avis excessif de sportifs de couleur dans l’équipe nationale de football ; le refus des assureurs de couvrir les conducteurs venant d’Europe de l’Est ou des Balkans (trop d’accidents, pas rentable) ; les discriminations raciales répétées à l’entrée des bars et des boîtes de nuit, dénoncées par la Commission fédérale contre le racisme.

Que se passera-t-il si la droite remporte haut la main les élections ?

Autrefois, la menace, c’étaient les Italiens, les “maisers”, les hommes du maïs, c’est-à-dire les mangeurs de polenta. Et aujourd’hui ? “Aujourd’hui, même les Italiens n’arrivent pas toujours à réfréner leur racisme latent et s’en prennent aux plus faibles, oubliant l’époque où les plus faibles, c’étaient eux”, observe Ermete Gauro, délégué cantonal à l’intégration des étrangers et à la lutte contre le racisme. “La Suisse possède une longue tradition de démocratie directe, mais le racisme existe bel et bien et n’est pas seulement latent. Quand on est noir, il est difficile de trouver du travail ; mais, quand on est un jeune Blanc, ça l’est également. La récession économique se fait sentir. On a peur des Gitans, même s’il n’existe pas un seul camp de nomades ici. Les Roms ne font que passer, mais ils ne sont pas plus tolérés pour autant. Il y a aussi des préjugés. Je pense notamment aux panneaux de mon enfance, à Winterthur : ‘Défense d’entrer aux chiens et aux Italiens’”, rappelle ce Suisse de grand-père italien, de père tessinois et de mère originaire de Vénétie.

En Suisse, un individu sur cinq est un étranger. A Genève, quatre habitants sur dix. Alors, que se passera-t-il si la droite remporte haut la main les élections ? “La démocratie n’est pas en danger, répond M. Gauro. Mais pour les plus faibles la situation deviendra de plus en plus difficile.” En attendant, la Ligue des Tessinois, très proche de la Ligue italienne (même sensibilité, même finesse), a décidé de recueillir des signatures pour abolir l’article 261 bis du Code pénal, celui-là même qui punit le racisme. Il n’existe que depuis 1995 et est souvent contourné, mais il existe tout de même. Selon les partisans de la Ligue et de la droite, cet article violerait la liberté d’opinion – ou peut-être la liberté d’insulter.