Votez
pour les moutons noirs !
Comment contrer la
rhétorique
xénophobe de l’UDC ? Dix citoyens suisses d’origine
africaine ou
antillaise ont trouvé une solution :se présenter aux
élections.
Ils sont dix, ils sont suisses
et ont tous la peau noire. L’un d’eux sera, pourrait être ou,
plus simplement,
rêve de devenir le premier homme de couleur élu à
l’Assemblée fédérale. Ils
appartiennent tous à des partis différents et,
naturellement, ils n’en font pas
qu’une question de principe. Ils ont décidé de se
présenter aux élections du 21
octobre en réaction à la vague de racisme que
connaît depuis peu le cœur
théoriquement le plus tranquille, le plus tolérant, le
plus ordonné et le plus
accueillant d’Europe : la Suisse, pays de la neutralité et de la
Croix-Rouge, du
Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme et de celui
pour les
réfugiés. Une Suisse, cependant, qui ne veut plus de
Noirs, de Gitans, de
juifs, ni de musulmans.
“Nous
espérons envoyer un signal fort à ceux qui ont
mené toute leur campagne
électorale contre les étrangers”, explique Carl-Alex
Ridoré, l’un de ces
dix candidats [pour le PS fribourgeois]. Suisse d’origine
haïtienne, il entend
lancer une riposte à l’Union démocratique du centre
(UDC), le parti populiste
qui a couvert les rues d’affiches où l’on voyait des moutons
blancs chasser à
coups de pied un mouton noir. Le motif (ou l’excuse) est toujours le
même : la
sécurité. Doudou Diène, le rapporteur
spécial des Nations unies sur le racisme,
n’avait donc pas tort quand il parlait de graves dangers sociaux. “La
discrimination et la xénophobie existent ici aussi, et les plus
touchés sont
les Noirs. C’est le résultat de la banalisation de la
rhétorique raciste”,
affirme-t-il.
Pour résumer :
des incendies criminels à la synagogue Malagnou de Genève
et à
celle de Lugano ; des coups de feu tirés contre le centre de
demandeurs d’asile
de Birr ; un cortège néofasciste à Lugano ; la
profanation du cimetière juif de
Vevey-Montreux ; des agents de police surpris à dérober
de l’argent aux réfugiés
lors de contrôles fictifs ; la populiste Ligue des Tessinois qui
dénonce le
nombre à son avis excessif de sportifs de couleur dans
l’équipe nationale de
football ; le refus des assureurs de couvrir les conducteurs venant
d’Europe de
l’Est ou des Balkans (trop d’accidents, pas rentable) ; les
discriminations
raciales répétées à l’entrée des
bars et des boîtes de nuit, dénoncées par la
Commission fédérale contre le racisme.
Que se passera-t-il si la droite remporte haut la main
les élections ?
Autrefois, la menace, c’étaient les Italiens, les “maisers”,
les hommes
du maïs, c’est-à-dire les mangeurs de polenta. Et
aujourd’hui ? “Aujourd’hui,
même les Italiens n’arrivent pas toujours à
réfréner leur racisme latent et
s’en prennent aux plus faibles, oubliant l’époque où les
plus faibles,
c’étaient eux”, observe Ermete Gauro,
délégué cantonal à l’intégration des
étrangers et à la lutte contre le racisme. “La Suisse
possède une longue
tradition de démocratie directe, mais le racisme existe bel et
bien et n’est
pas seulement latent. Quand on est noir, il est difficile de trouver du
travail
; mais, quand on est un jeune Blanc, ça l’est également.
La récession
économique se fait sentir. On a peur des Gitans, même s’il
n’existe pas un seul
camp de nomades ici. Les Roms ne font que passer, mais ils ne sont pas
plus
tolérés pour autant. Il y a aussi des
préjugés. Je pense notamment aux panneaux
de mon enfance, à Winterthur : ‘Défense d’entrer aux
chiens et aux
Italiens’”, rappelle ce Suisse de grand-père italien, de
père tessinois et de
mère originaire de Vénétie.
En Suisse, un individu
sur cinq est un étranger. A Genève, quatre habitants sur
dix. Alors, que se passera-t-il si la droite remporte haut la main les
élections ? “La démocratie n’est pas en danger, répond
M. Gauro. Mais
pour les plus faibles la situation deviendra de plus en plus
difficile.” En
attendant, la Ligue des Tessinois, très proche de la Ligue
italienne (même
sensibilité, même finesse), a décidé de
recueillir des signatures pour abolir
l’article 261 bis du Code pénal, celui-là même qui
punit le racisme. Il
n’existe que depuis 1995 et est souvent contourné, mais il
existe tout de même.
Selon les partisans de la Ligue et de la droite, cet article violerait
la
liberté d’opinion – ou peut-être la liberté
d’insulter.