|
 |
|
|
Les nouvelles lois
sarkozy sur l'immigration
«On
nage dans l'absurde»
Selon
Patrick Weil *, chercheur et l'un des meilleurs
spécialistes de
l'immigration, les projets du gouvernement vont dans le mur. Ils sont
dangereux. Et en outre inefficaces
Le Nouvel Observateur. - Cette nouvelle loi sur l'immigration est
la cinquième en quatre ans. Pourquoi une telle inflation
législative ?
Patrick Weil.
- La question est d'ordre politique avant d'être technique.
Nicolas
Sarkozy estime avoir gagné les élections notamment sur ce
terrain- là,
il lui faut donc maintenir le fer au feu, donner l'impression en
permanence de «faire quelque chose». Concrètement^
cette nouvelle loi
ne va créer que des procédures et donc des complications
supplémentaires dans la tâche des fonctionnaires,
déjà débordés. Sans
même parler des nouvelles demandes, l'administration finit par se
retrouver dans l'incapacité de répondre correctement
à celles des
étrangers qui vivent en situation légale, comme les
renouvellements des
titres de séjour par exemple. A cause de cet excès
législatif, d'une
«contrôlite» excessive, le gouvernement traite de
plus en plus mal et
son administration et les étrangers. La politique
française
d'immigration va dans le mur.
N. O. - Nicolas Sarkozy explique vouloir porter
à 50% la part de «l'immigration choisie» ? Cette
réforme le permet-elle ?
P. Weil.
- D'abord, «immigration choisie» est un terme choisi par le
pouvoir :
il est plus approprié de parler d'«immigration de
travail». 50%, c'est
un objectif inatteignable, parce que les travailleurs que l'on veut
faire venir ne viendront pas... sans leur famille. Au Canada, par
exemple, où tous les efforts sont faits pour attirer une
main-d'oeuvre
qualifiée, l'émigration de travail plafonne à 23%.
En France, cette
barre des 50% paraît d'autant plus lointaine que la
complexité du
nouveau système de titres et la mauvaise image de la France chez
les
étrangers qualifiés découragent à la fois
les candidats qualifiés, qui
préfèrent aller voir ailleurs, et les entreprises. Songez
que, depuis
un an et demi qu'elle a été créée pour
attirer les meilleurs étrangers,
pas une seule carte «compétences et talents» n'a
été délivrée ! Il eût
fallu d'abord réformer l'administration afin que sa
réponse à une
demande des entreprises puisse se faire en un mois maximum, comme au
Royaume-Uni. Si l'on ajoute à cela les quotas que l'on veut
mettre en
place, toute cette immense usine à gaz que l'on va encore
créer paraît
d'autant plus absurde que dans trois ans et demi, en 2011, le
marché
français sera ouvert à tous les ressortissants des pays
européens de
l'Est, sans limitation.
N. O.- Toute une partie de ce texte concerne la
politique de la famille. Pourquoi ?
P. Weil.
- Dans sa volonté de réduire l'immigration légale
de familles coûte que
coûte, qu'est-ce que l'équipe de M. Sarkozy a
remarqué ? Les étrangers
qui reçoivent chaque année le plus grand nombre de
nouveaux titres de
séjour (50 000) sont les conjoints de Français. Le but de
la loi
consiste à tenter de réduire ce chiffre. Or ce n'est pas
possible : le
droit d'un Français de choisir son conjoint est
inaliénable et vivre
avec lui est une obligation légale ! Alors on va tout faire pour
décourager ceux qui veulent en bénéficier. Une
nouvelle disposition
soumet, par exemple, le conjoint étranger de Français
à deux mois de
stage d'apprentissage de la langue, destiné aux Français
de «deuxième
génération» qui souhaitent se marier avec quelqu'un
de leur pays
d'origine. Chacun peut déjà prédire qu'il n'y aura
évidemment pas assez
de crédit, de stages, de professeurs pour ces cours, et du coup
on
ralentit la machine et on ne délivre pas de visa. Comme on ne
peut pas
interdire le mariage des Français, on accumule les obstacles
administratifs pour le freiner. Cette bureaucratisation n'est pas une
déviance du système, mais le coeur même du
système. Avec quel effet :
les jeunes Français ciblés subissent malheureusement
déjà tant
d'humiliations dans leur vie quotidienne qu'une de plus ne les fera pas
changer d'avis. En revanche, Japonais ou Américains, si. Et ce
sont
leurs conjoints français qui risquent de quitter la France. Du
coup, le
Sénat a créé un statut spécial pour eux,
qui va encore augmenter la
complexité des charges des consulats : on nage dans l'absurde.
N. O. - Vous ne parlez pas des tests ADN, une
mesure qui est pourtant la plus décriée du texte ?
P. Weil.
- Cette mesure n'est pas à mes yeux la plus importante; elle
concernera
au maximum quelques centaines d'enfants par an. Mais c'est elle qui
crée le plus d'émotion, légitime, il faut le dire.
Car elle intervient
après la création du ministère de l'Immigration et
de l'Identité
nationale, le discours de Dakar, qui tous deux renforcent l'idée
que
les Africains ne sont pas des humains comme les autres. Le test ADN
fait partie de toute une série de mesures qui visent à
restreindre
spécifiquement l'émigration du continent africain.
Brice
Hortefeux
l'a d'ailleurs évoqué à demi-mot devant les
députés. Dans la conclusion
de son discours à l'Assemblée nationale, passée
étrangement inaperçue,
il annonce son intention de faire étudier le changement de la
Constitution pour permettre la mise en place de quotas par origine
géographique. Nicolas Sarkozy a confirmé quelques jours
plus tard cet
objectif. Quel message va-t-on donner au monde ? Il n'y a pas un pays
démocratique qui possède un tel système. Les
Etats-Unis l'ont abandonné
en 1965. Beaucoup de pays cherchent à diversifier leurs flux
migratoires. Les Etats-Unis ont un quota
«diversité». La
Grande-Bretagne par exemple a favorisé l'arrivée massive
de
ressortissants de l'Est pour occuper le terrain et bloquer l'afflux
d'autres émigrants. Ce sont des mesures non discriminatoires. En
France, on fait l'inverse. On semble avoir décidé de
cibler ouvertement
l'Afrique quitte à devenir la honte du monde entier.
N. O. - Comment définiriez-vous la
politique française d'immigration par rapport à celles de
ses voisins européens ?
P. Weil.
- On est les plus cons ! On se lance dans une politique de rupture...
pour reprendre les modèles dépassés du
passé, du début du siècle
dernier, avec les quotas et un grand ministère
spécialisé. Les
Etats-Unis avaient eux aussi mis en place une administration
spécialisée, avec même une police
spécialisée, mais cela ne marche pas.
Cela regroupe trop de gens qui ne font pas le même boulot,
comment
gérer en même temps les douaniers, les agents de
préfectures, les
consuls, etc. Ces personnes continuent en parallèle à
appartenir à leur
ministère de tutelle, les Affaires étrangères,
l'Intérieur... Leur
carrière ne dépend pas de Brice Hortefeux, et du coup
l'immigration
devient pour eux un sous-dossier. Au total, ce nouveau système
porte de
plus en plus atteinte aux droits de l'homme et se
révélera, en matière
de contrôle des flux, moins efficace.
N. O. - La France est-elle le seul pays d'Europe
à fixer des objectifs d'expulsion ?
P. Weil. - Je ne connais pas d'autres pays
où l'on agit ainsi. On est d'abord dans l'affichage d'un message
: on veut dire aux émigrants potentiels : vous voyez, la France,
c'est dur, ne venez pas ! De l'autre côté, on dit aux
Français : on fait quelque chose. Mais quand on mobilise la
masse des policiers pour interpeller des irréguliers, on ne les
occupe plus à leur tâche prioritaire : interpeller des
criminels et les délinquants. Ce qui est intéressant avec
cet objectif de 25 000 reconduites aux frontières, c'est qu'il y
a dans le même temps, chaque année, 25 000
régularisations. Le paradoxe est là, entre ces deux
chiffres exactement les mêmes, mais il y a celui qu'on affiche et
celui qu'on cache.
* Son dernier livre
paru : «la République et sa diversité», Seuil
2005
|
|