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Un pas vers le « séparatisme racial » ?

mixitePar Manuel Boucher, sociologue au laboratoire d’étude et de recherche sociales de l’Institut du développement social.

Dans le projet de loi sur la maîtrise de l’immigration au sein duquel l’expérimentation des tests ADN est inscrite, un autre article modifiant la loi du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés est passé inaperçu. En effet, contrairement aux tests génétiques, celui-ci n’a pas été contesté par le Sénat. Pourtant, ce texte est lourd de conséquences pour l’avenir de la société française puisqu’il favorise le développement de la racisation de la société.

Contrairement à ce qui est souvent véhiculé dans les médias ou par les acteurs chargés de l’institutionnalisation de la lutte contre les discriminations, celle-ci est loin d’être consensuelle. Le combat contre les inégalités racistes est au centre d’enjeux politiques majeurs, comme le montre l’expression de nouveaux rapports de forces manifestée par des organisations récentes constituées à partir de critères ethniques (Indigènes de la République, Africagora…) et le développement d’une « black bourgeoisie » notamment incarnée par le Conseil représentatif des associations noires (CRAN). Ces rapports de forces sont en fait cristallisés dans le débat extrêmement vif en France sur la légalisation des « statistiques ethniques ». En effet, aux deux extrémités des discours tenus, certains voient dans la possibilité d’organiser le comptage ethnique une brèche conduisant inévitablement à une logique de séparation des « communautés » et au développement d’une division raciste de la société. D’autres considèrent que le comptage ethnique est salutaire pour mettre en évidence des discriminations ethno-raciales et ainsi mieux les combattre.

Or, le 20 septembre 2007, dans le cadre de l’examen du projet de loi sur l’immigration, l’Assemblée nationale a finalement adopté un amendement facilitant le recueil de données sur les origines raciales des personnes vivant en France. Ce texte souligne que l’interdiction du recensement des origines raciales ou ethniques peut être levée pour la conduite d’études sur « la mesure de la diversité des origines des personnes, de la discrimination et de l’intégration » (art. 20 du projet de loi relatif à la maîtrise de l’immigration, à l’intégration et à l’asile). En réalité, cet article s’inspire d’une recommandation émise par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) qui a proposé de soumettre l’ensemble des traitements statistiques sur la diversité à un régime unique d’autorisation. Désormais, dès lors que la CNIL considère qu’une enquête en matière de « diversité » (euphémisme pour parler des questions ethno-raciales), qu’elle soit mise en oeuvre par une organisation publique ou privée, revêt une volonté réelle de mieux lutter contre les discriminations, le consentement des personnes n’est plus requis. Ainsi, même si pour le moment la CNIL écarte l’idée d’une classification ethno-raciale dans toute

la statistique publique, nous pensons que cette décision  est grave.

Dorénavant, l’assignation identitaire imposée par les stéréotypes et les préjugés racistes à l’égard des immigrés, de leurs descendants ou des personnes perçues comme telles seront renforcés par l’assignation identitaire construite par ceux qui ont le pouvoir de construire les nomenclatures des « statistiques de la diversité ». Paradoxalement, les statistiques ethniques ne permettront pas de mieux combattre les discriminations mais de les renforcer. Un pas a donc été franchi vers l’institutionnalisation du classement racial de la population française. D’autant plus inquiétant qu’il correspond avec une dépolitisation des questions migratoires essentiellement perçues à travers un angle sécuritaire.

Derniers ouvrages parus : Discriminations et ethnicisation. Combattre le racisme en Europe, éditions de l’Aube, 2006, La Tour d’Aigues ; Turbulences. Comprendre les désordres urbains et leur régulation, éditions Aux lieux d’être, septembre 2007, Montreuil.