La
migration comme modèle implicite de croissance
Dans le
dernier numéro de la chronique “Nou Tout
Konte”, nous avons vu que les
transferts en provenance des haïtiens vivant à
l’étranger pouvaient
soulager des familles, mais n’étaient pas
synonymes de développement.
N’empêche
que la migration internationale, avec en contrepartie les transferts, a
toujours représenté le modèle
implicite de croissance d’Haïti pendant
le vingtième siècle.
C’est
l’opinion par exemple de l’économiste
Rémy Montas qui participait
récemment à un forum organisé par le
Centre Pétion-Bolivar, à
Port-au-Prince.
« On a beau
parlé de substitution d’importations, on a beau
parlé de proportions
d’exportations. Le modèle migration avec
transferts en contrepartie
représente le vrai modèle de croissance, sinon le
modèle complet, mais
explique en grande partie ce modèle implicite de
l’économie Haïtienne.
Donc la migration et les phénomènes corollaires
d’envois de fonds aux
parents constitue le modèle de croissance
d’Haïti, quoique demeuré
implicite », estime
l’économiste.
Haïti,
n’étant pas en situation d’exporter des
biens et des services, se
réduit à exporter des membres de sa population.
Parmi ces émigrants, on
trouve des gens extrêmement qualifiés, des gens
moyennement qualifiés
et des gens n’ayant aucune qualification.
Rémy Montas
poursuit son argumentaire en rappelant qu’il a
été théoriquement
« (dé)montré »
depuis fort longtemps que si un pays (un petit pays)
n’arrivait pas à exporter des biens et des
services, sa main d’œuvre
inemployée allait chercher à s’employer
ailleurs et envoyer des revenus
dans leur pays.
Les
transferts envoyés par les haïtiens vivant
à l’étranger représentaient
en 2006, comme nous l’avions vu dans le
précédent numéro de (la
chronique) « Nou Tout Konte » (en
nous basant sur des données de la
BID) un milliard soixante-cinq millions de gourdes. Ces fonds
proviennent majoritairement des Etats-Unis.
« Sur leur
1,65 milliards, 71% viendrait des Etats-Unis, donc 1,2 milliard, ce qui
correspondrait grosso modo à ce que la Banque Centrale
trouve comme
total, 14% du Canada (230 millions de dollars), 8% de la France (130
millions de dollars), 2% de la République Dominicaine (33
millions de
dollars », 2% des Bahamas (33 millions), le reste
provient de la
Martinique, de la Guyane et de l’Espagne ».
De l’avis
de Rémy Montas, ce modèle de croissance (avec en
contrepartie les
transferts en provenance de l’étranger)
échappe aux dirigeants. Pendant
tout le vingtième siècle, affirme-t-il, les
décideurs Haïtiens ne se
sont jamais montrés capables d’imprimer
à l’économie une direction
claire, dans le sens (par exemple) de la création
d’emplois.
« L’économie
Haïtienne n’a pas su, au-delà de la
consommation courante et d’un peu
d’investissement dans l’immobilier, tirer partie
des transferts. Ainsi,
le secteur agricole n’a pas su profiter de la demande
alimentaire
additionnelle, pas plus que le secteur industriel ne s’est
diversifié.
Par contre, les entrepreneurs dominicains ont su largement et sciemment
bénéficier de l’augmentation de la
demande provoquée par les transferts
en Haïti. Ils l’ont écrit noir sur blanc
que, avec la migration
Haïtienne et les transferts, il y a une opportunité
pour l’agriculture
dominicaine et (pour) les industries dominicaines de
déverser
(déverser, ça peut paraître
péjoratif), mais de vendre leurs produits
en Haïti. Ils l’ont fait, ils l’ont
réussi. Haïti est peut-être leur
troisième ou quatrième
marché ».
Que
peut faire Haïti pour sortir de cette tangente ?
Selon Rémy
Montas, La poursuite du modèle dépend en grande
partie des décisions
dans les pays d’accueil et de leur rythme et type de
croissance. Il y
a, selon lui, deux possibilités :
« Soit nous initions un cercle
vertueux pour justement commencer à sortir du cercle
vicieux, un cercle
vertueux à partir de cette demande (agriculture, tourisme,
industrie
légère) en construisant des infrastructures avec
des fonds provenant de
l’assistance externe. On aurait deux sources de fonds. On a
déjà une
source d’assistance externe qui nous permettrait de
construire des
infrastructures (routes, hôpitaux, écoles et tout
ça : BID, Banque
mondiale et d’autres partenaires), mais profiter de cette
demande pour
créer, promouvoir l’industrie, puisque la demande
est là, elle est
occupée par d’autres. Donc, on peut faire des
efforts. Ce serait donc
l’option, la sortie positive ».
L’option
négative, renchérit-il,
« c’est de ne rien faire et à
moyen terme la
demande de main d’œuvre non qualifiée
sera en décroissance dans les
pays d’accueil. L’économiste rappelle
que personne n’a vocation à
attirer indéfiniment la main d’œuvre non
qualifiée, (en) faisant un
clin d’œil sur le débat (voire la
controverse) entourant la migration
illégale mexicaine aux Etats-Unis.
Pendant
toute son histoire, Haïti n’a jamais connu de
véritable et longue
période de croissance où le PIB augmenterait plus
vite que le rythme de
la population (taux d’accroissement naturel).
Aujourd’hui,
Haïti s’est doté d’un Document
de stratégie nationale pour la
croissance et la réduction de la pauvreté
(DSNCRP). Parmi les piliers
du dit document figure la promotion d’une croissance
économique rapide,
soutenue, et favorable aux pauvres, l’augmentation de
l’investissement
en capital humain et l’amélioration de
l’accès aux services sociaux de
base, la protection des groupes vulnérables, la
préservation de
l’environnement et la gestion des risques majeurs, le
renforcement des
institutions, la modernisation de l’État et la
promotion de la bonne
gouvernance.
De tout
temps (pendant toute l’histoire nationale), les politiques
économiques
explicites, c’est-à-dire
déclarées officiellement par les gouvernements
haïtiens n’ont jamais correspondu aux
modèles économiques véritablement
suivis (par ces dirigeants). Le DSNCRP fera-t-il exception ?
[vs gp apr
12 :00 17/10/07]
Notes :
Nous nous sommes inspirés pour ce texte d’un panel
organisé par le
Centre Pétion Bolivar (particulièrement de la
présentation de
l’économiste Rémy Montas), du DSNCRP,
de documents de l’UNFPA et du RNPD
Vario Serant
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