Les
transferts ne sont pas synonymes de développement
Pendant les
soixante dernières années, de nombreux
haïtiens ayant pris naissance en Haïti
ont migré vers l’étranger.
L’une des raisons
à l’origine de cette situation,
c’est l’inefficacité des
modèles de développement que les dirigeants
successifs
du pays prétendent officiellement appliquer. Dit autrement,
ces modèles explicites
n’ont jamais contribué à
améliorer les conditions de vie de la population.
C’est
l’opinion par exemple de l’économiste
Rémy
Montas qui intervenait récemment à un forum
organisé à Port-au-Prince par le
Centre Pétion Bolivar. Cet ancien dirigeant de la Banque
centrale haïtienne
note que les principaux éléments propulseurs de
croissance économique ont en
général toujours été
absents ou faibles.
Montas cite parmi ces facteurs
le capital, les
ressources naturelles importantes, la technologie et une main
d’œuvre de plus
en plus en plus qualifiée ainsi que des politiques
économiques adéquates
permettant de mettre en combinaison l’ensemble de ces
facteurs pour propulser
la croissance économique.
« Étant
donné que nous n’avons jamais réussi
dans ce domaine, dans un tel contexte,
l’émigration a toujours été
considérée
comme une voie de sortie pour un très grand nombre
d’individus et de
ménages », renchérit
l’économiste.
La carte mondiale de la
migration haïtienne donne à
voir que les Haïtiens sont éparpillés
aux quatre coins du monde. On les
retrouve dans les Amériques (Amérique du Nord,
Caraïbe, Amérique centrale,
Amérique du sud), mais aussi en Europe, en Asie, en Afrique
et au Moyen Orient.
Neuf sur dix Haïtiens
vivant à l’étranger sont
recensés dans les Amériques alors que cinq sur
dix le sont en Europe.
« Le revenu
annuel moyen des ménages est de
trente-six mille dollars américains. Les ménages
pauvres, parmi les haïtiens,
c’est environ dix neuf pour cent. Les ménages avec
chef féminin (environ)
trente-et-un pour cent. Parmi ces haïtiens, (environ) quarante
pour cent sont
des propriétaires de maisons. Le coût
médian de propriété est de quelque
cent
vingt-deux mille dollars américains ».
Ces données ont
été présentées par le
statisticien
et démographe Gabriel Bidegain à ce
(même) forum du Centre Pétion Bolivar
auquel participait également un autre expert dans le
domaine, Jacques Hendry
Rousseau.
Les transferts
envoyés par les Haïtiens de
l’étranger à leurs familles (en
Haïti) dépassent de loin l’aide publique
au
développement et l’investissement externe
privé.
Une récente
étude de la Banque interaméricaine de
développement a en effet estimé à plus
d’un milliard 650 millions de dollars le
montant des transferts (des haïtiens de la
« diaspora ») vers Haïti.
Le professeur Jacques Hendry
Rousseau relève le
fait que les transferts en provenance de
l’extérieur ont permis, au cours des
années récentes, à des familles de
survivre à « la situation de crise qui
sévit au pays », de
« résister, si vous voulez bien,
à ce contexte de
crise généralisée en tant que telle.
Ça a permis à pas mal de ménages, de
familles de subvenir à leurs besoins fondamentaux,
c’est-à-dire de couvrir les
frais de logement, d’éducation de leurs enfants,
les frais d’alimentation, pour
ne citer que ceux-là ».
Cependant la migration
internationale ne comporte
pas que des avantages. Il y a aussi le revers de la
médaille. Un des effets
pervers est la fuite des cerveaux (en provenance
d’Haïti).
Les données telles
que présentées par les
statisticiens et démographes Gabriel Bidegain et Jacques
Hendry Rousseau (à ce
forum du Centre Pétion Bolivar) concernant les
Haïtiens en Amérique du Nord
font voir que, rien qu’aux Etats-Unis, 13,5% (des
Haïtiens) ont le niveau de
licence alors que 20% sont des managers et des professionnels.
Les deux experts ont par
ailleurs souligné la
politique migratoire attractive menée par certains pays
occidentaux. « Des
pays comme les Etats-Unis d’Amérique, la France et
le Canada, en particulier le
Québec à cause de la langue, ont une politique
pour attirer des professionnels,
notamment des médecins et des
infirmières », fragilisant par ainsi le
système (national) de santé.
L’administration
publique et privée haïtienne en a
déjà ressenti les effets pervers. Les impacts se
répercuteront à coup sûr à
moyen terme sur le fonctionnement des structures de la
société (haïtienne). Les
experts craignent à moyen terme « un
effondrement des activités étatiques
et même privées » dans le cas
où « le pays n’arrive pas
à sortir du
cycle de la pauvreté et à retenir les
professionnels ».
Autant dire que les transferts
ne sont pas
synonymes de développement. Ils peuvent seulement soulager
les ménages et
contribuer à réduire, un tant soit peu, la
pauvreté. Mais les transferts ne
sauraient remplacer les politiques publiques appropriées que
les gouvernements
se doivent de mettre en place. Et pour cause, les transferts ne sont
pas
stables (à long terme), ils ne peuvent pas être
considérés comme une source
intarissable.
Selon
l’économiste Rémy Montas, par un effet
démographique normal, les générations
d’Haïtiens ou d’étrangers
d’origine
haïtienne auront moins d’attaches avec leurs
familles d’origine et les
transferts de fonds s’en trouveront réduits. Il
s’agit, selon lui, d’un
phénomène classique. « La
première génération connaît
ses parents, envoie
de l’argent. La deuxième
génération est venue voir sa
grand-mère une fois, deux
fois. Sur la troisième génération, ils
ne connaissent plus de grand-mère, plus
de grand-père, encore moins les cousins et
cousines ». [vs gp apr
10/10/2007 21:00]
Notes : Nous nous
sommes inspirés pour ce
texte d’un panel auquel ont notamment participé
les professeurs Rémy Montas
(économiste), Gabriel Bidegain (démographe et
statisticien) et Jacques Hendry
Rousseau (démographe et statisticien), de documents de
l’UNFPA, du CELADE-CEPAL
et du RNPD.
……………
source