Pour une
nouvelle axiologie haïtienne
L’axiologie
est
l’échelle des valeurs par lesquelles un homme ou
une société se détermine et se
juge !
Si la
valeur est ce qui mesure l’importance qualitative et
quantitative de
l’être, quelle que soit sa nature, elle est donc
l’indice de la
substance des êtres et des choses. À
l’échelle humaine et sociale, elle
révèle la vérité
intrinsèque et extrinsèque, et
l’intensité des
principes qui président aux idées et
comportements.
En
Haïti,
pays d’exclusion, société
d’ostracisme, système marginalisant,
l’exclusion la plus féroce ne frappe pas que le
paysan réduit au stade
d’individu en dehors au pays en dehors, et il n’est
pas le pire des
exclus !
La
condition des abandonnés des bidonvilles est aussi un
défi au statut de
personne humaine, une déréliction
programmée contre l’avènement de
l’humain et du citoyen dans la société.
C’est pourquoi, j’ai dit
ailleurs qu’il s’agit d’une situation
d’horreur et d’abandon de
l’être
humain pris fatalement dans la contingence damnée faite
malédiction
sociale pour la plupart des natifs d’Haïti.
Malédiction
et fatalisme de la naissance
dans un pays qui hait ses enfants !
Voilà
pourquoi, je n’ai de cesse de redire que
l’axiologie haïtienne est à
refaire, c’est à dire toute notre
échelle de valeurs, toute notre
approche de l’homme et de la société,
tout notre projet avorté de
Nation, tout notre système étatique
(État Moloch) et ses structures,
toute notre mentalité ostraciste qui exclut toujours
l’autre, tout
notre ego gigantesque qui monopolise, accapare tout par
supériorité vis
à vis de l’autre qui ne mérite rien,
car notre weltanschauung (vision
du monde) est pourrie jusqu’au médullaire. Tout
notre néotribalisme
post indépendantiste où des gonflés de
pouvoir, des intumescents de
toutes sortes de préjugés regardent de haut comme
une espèce inférieure
le reste de la population, toute notre mégalomanie de
consommateur de
luxe, tout notre pseudoracisme anachronique singeant le blanc raciste
des colonialismes obsolètes...
Il
faut
redonner à l’Haïtien l’estime
de soi-même. Mais en attendant, c’est la
conscience des élites qui doit évoluer hors des
discriminations
enracinées dans l’histoire de clivages
extrêmes (qui est la nôtre) vers
la libération, afin de libérer la
collectivité. Meiji, Castro,
Bismarck, Lincoln, Kemal ont refondé, avec un pan de leur
élite
nationale, la vison de leur peuple en réinventant
l’identité
étatico-sociale.
Bref,
tout
notre comportement est à refaire, car le monstre est en
nous, les
monstres, c’est nous ! La laideur frappe tous,
originaires d’Haïti,
même naturalisés à
l’étranger !
Et,
faut-il
le souligner, il y a aussi des culpabilités à
tous les niveaux et de
toutes les "classes" sociales, mais les
privilégiés cossus, corrupteurs
et les rapines traditionnelles qui ont tout accaparé sans
éduquer le
peuple, sans envoyer des signes d’humanité, sans
manifester des valeurs
humaines et citoyennes, sont de loin les premiers responsables de la
marche au supplice d’aujourd’hui.
Dans
l’intervalle, nous devons cesser ce que j’appelle
crise spéculaire, ce
retour contre le ressemblant de l’Haïtien
traumatisé de sa propre image
au miroir de son histoire de déchéance collective
permanente après
1804 ! Sorte de suicide projeté qui met
à mort le congénère, le
ressemblant tout en idolâtrant le corrupteur
étranger, deus ex machina
de la descente en enfer d’Haïti.
Nous
devons
arriver à la désaliénation des
élites elles-mêmes, enfin
libérées de la
haine ou de la honte du soi ethnique et identitaire entretenue par les
ennemis racistes, néocolonialistes et
impérialistes du pays. Il faut
arrêter l’entraliénation, ce jeu sordide
d’identification de l’aliéné
victime - quoique parfois enrichi et privilégié
pour ne pas se rendre
compte de sa misère existentielle - au visage et au projet
de son
victimaire.
Le
jeu
malsain de l’aliénation dévoile,
certes, la pathologie du corrupteur
réificateur, si impur dans sa substance qui corrompt et
aliène autrui,
mais aussi la part de culpabilité de la victime,
l’aliéné complice de
ce mouvement ignoble et déshumanisant de
réification qu’est
l’aliénation.
Dans
la
nouvelle axiologie, le primat de l’homme sur le profit et les
préjugés,
les armes et armures édificatrices - telles
l’éducation, le dialogue et
le partage dans un espace public dûment
aménagé renversant
l’individualisme antisocial, antinational,
antiétatique et
antistructurel pour le renforcement du vouloir vivre collectif -
devront être les valeurs-boussole de la
société.
C’est
par
elles, inscrites dans de nouvelles structures institutionnelles
culturelles et matérielles, que peut naître la
nation haïtienne
effective et qu’émergera le citoyen
haïtien véritable. C’est par elles
que surgira la nouvelle humanité et
société haïtienne enfin libre et
désaliénée.
Et
pour que
cette axiologie soit, il faut que finalement le collectif prime
l’individuel par la force des lois et des structures, et
grâce à la
nouvelle éducation que j’appelle humano-citoyenne,
c’est-à-dire
d’humanisation de la société et de
l’individu haïtiens pour exorciser
nos déficits d’humanité, nos
démons de barbarie qui ressurgissent à
chaque crise aiguë affectant le pays de crises en impasses
comme dans
une aporie du supplice.
La
nouvelle
axiologie a pour but premier d’instaurer une culture
d’élite non
élitiste, parce qu’intégrant tous,
où enfin l’individu haïtien aura un
sentiment de propriété-appartenance par rapport
à son pays, où il ne
sera plus ni un étranger, ni qu’un individu, mais
un vrai citoyen
assumant en toute liberté ses droits et ses devoirs au sein
de la
nation que l’axiologie nouvelle aura ainsi
contribué à créer dans son
effectivité. Alors, la nation ainsi sortie des limbes de
l’univers
fantomatique traditionnel, où l’assigne
l’État moloch uniquement
répressif et phagocytant, sera nouvelle et marchera vers le
progrès
humain et social global, intégré et
généralisé.
Allons-nous
continuer avec nos manières d’autruche sociale,
par peur de nous
regarder et de ne pas voir si hideux après nos deux
siècles d’une
indépendance qui, pourtant, fut un apport capital
à l’abolition de
l’esclavagisme dans le monde, où nous
étions les phares d’un occident
ignoblement ténébreux et inhumain
malgré ses discours humanistes
d’alors ? Ou, au contraire, sommes-nous
prêts à vaincre par le
renouvellement de nous-mêmes, dignes du rêve
collectif fondateur que
fut pour nous la liberté en 1804 ?
Que
tous
les Haïtiens dignes de leur humanité et
désirant une citoyenneté
effective dans un pays effectif - loin de la gouvernance
fantôme qui
« dirige » aujourd’hui
comme par démission - commencent une méditation
féconde et une mise en commun des énergies
libératrices pour nous
donner les moyens de fonder une nouvelle humanité
haïtienne, une
nouvelle société haïtienne, un nouveau
pays haïtien !
Camillle Loty
Malebranche
14/11/07