Rencontrer
l’art de Tiga et ses amis Saint Soleil
Il est
encore possible de
rencontre l’art de Tiga. Le merveilleux catologue que lui
consacre la communauté
artistique haïtienne et internationale l’atteste. Le
préfacier du catalogue,
Christian Connan, Ambassadeur de France en Haïti
écrit : « C’est
Louis Deblé, ami de Malraux, et ce moment-là,
Ambassadeur de France à Port -au-
Prince, qui invita l’ancien ministre du
général De Gaulle. Malraux, envisageait
de venir en Haïti ‘à la
découverte de l’art brut’. A Soissons
-la- Montagne il
n’a pas manqué de remarquer l’esprit
généreux et altruiste de Tiga, son sens de
la fraternité humaine, son idéal de
solidarité, son désir de comprendre et
d’apprendre aux autres, sa curiosité universelle,
son humanisme et toutes ses
qualités que l’artiste manifestait à
l’égard des gens de toutes conditions,
profanes en matière artistique ou autodidactes de
génie, jeunes talents, artistes
les plus modestes, malades mentaux ou simples
d’esprit ».
Et rentrant
d’Haïti en janvier
1976, à quelques mois seulement de sa mort, Malraux,
n’hésitera pas à remplacer
dans l’Intemporel (déjà sous presse
chez Gallimard) un chapitre sur Goya, par une
trentaine de pages sur l’art vodou haïtien et le
Mouvement Saint Soleil.
Aujourd’hui encore,
regardeurs
avertis et simples amateurs d’art restent fascinés
par les toiles, sculptures,
drapeaux, poèmes des artistes Saint Soleil, les
vèvès enchanteurs de Prosper
Pierre-Louis. Des regards de plus en plus attentifs se posent sur les
créations
de Levoy Exil, puis lèchent les séquences de
Louisanne Saint Fleurant ou celles
de Mathieu Saint Juste. Il faudrait revoir Albérik, Saint
Jean, deux des
rebelles de Saint-Soleil.
L’art de Tiga
La technique
« du soleil
brûlé » - mélange de
Sienne, d’encre et d’acide - s’accorde
à la
« dernière
manière » de Tiga, axée sur
l’abstraction figurative et
l’épuisement symptomatique du figuratif
à travers quelques unes de ses toiles.
Fondateur du Mouvement Saint
Soleil et théoricien de la « rotation
artistique » (base de
l’exploration de l’être
créatif à partir des différents
supports sensibles),
Tiga pourrait être considéré comme
l’un des grands créateurs caribéens
contemporains.
Comme Salvador Dali,
à certains
égards, il a voulu écrire une sorte de
« journal de son
génie » et
s’attarde de manière vertigineuse à
capter les spectres christiques, sans
vouloir les représenter de manière
« obséquieuse » comme
un Fra
Angélico.
Les
« Saintes
faces », peintes par Tiga, associées ici
à des Christs, à des Vierges
quelque part incandescentes, où surgit soudainement le
« phénomène du
sphinx », annoncent de manière presque
atypique des icônes d’une
profondeur hautement séraphique. Entre ombres et
lumières, les visages ou les
gros plans de Tiga se manifestent comme des figures solaires avec la
« croix axiale » comme ancrage
sublimatoire. Certains Christs de Tiga
ont le regard impénétrable. D’autres
sont traversés par une lumière constellaire.
La main de l’artiste engendre des Christs dans une ambiance
chromatique
interpellative.
Loin de s’ancrer
dans un
syncrétisme exubérant, l’expression
picturale de Tiga suggère les nimbes du
crucifié, les scarifications de telle femme cosmogonique et
la musique des
masques baignés de couleurs chaudes et douces. Certaines
œuvres de l’artiste
sont tirées parfois des roches argileuses et des
matériaux de récupération.
Les séquences de
Tiga
s’enchaînent sur des maternités
douloureuses et des apparitions / désapparitions
cosmogoniques. Le visage archétypal projeté par
Tiga avec des tensions
rappelant parfois Alfred Hichtcok, se rapporte à
l’énergie faciale :
prométhéenne, faustienne, erzulienne, sphinxiale,
séraphique …
Le souffle du fondateur du
mouvement d’art Saint Soleil ré-instrumentalise
l’énergie collective
haïtienne : « J’ai
appris mon art à l’école de mon
peuple ».
Le déploiement des
femmes chez
ce créateur – présentées
quelquefois sous forme de triardes ou d’attroupement
de beautés angéliques, ressemble à une
chorégraphie fixée sur la toile (en
couleurs et en mouvements). Cette danse visualisante se
révèle aux mouvements
de la rétine ou à la prégnance des
regards.
Erotiques, quelques visages
naviguent entre la conquête de
« l’irrationnel » et la
libre expression
des formes et des couleurs. Les visages peints par l’artiste
sont aussi semi-
clos ou plutôt perpendiculaires à la prise de vue
du regardeur ou de la
regardeuse. Il s’agit de profils, à la fois
inaccessibles et pathétiques.
De face ou de profil, les
« têtes »
fertilisées par Tiga engendrent une atmosphère
cartharsique
peut-êre. La pertinence d’une telle expression
plastique se réclame du sacré
réinvesti et d’un formel ni béat, ni
forcé. L’univers de ce créateur se
métamorphose dans la « joyeuse et
éprouvante traversée » des
sens où
Haïti est selon lui :
« rêve, création, possession et
folie ».
Jean
Claude Garoute ( Tiga ), né à Port-Au-Prince, le
9 décembre 1935, est fortement
attaché à l’exploration du patrimoine
originel de la Caraïbe.
Dominique
Batraville
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