Le
racisme, principal motif du massacre des Haitiens en 1937, selon des
intellectuels dominicains
« De toutes
les influences bâtardes que nous a
laissées Rafael Leonidas Trujillo (dictateur dominicain au
pouvoir de 1930 à
1961), le préjugé racial est devenu
l’une des plus nocives éraillures
infligées
à l’âme des
Dominicains », affirme l’historien
dominicain Hugo Tolentino
Dipp dans un texte récemment publié par
l’agence en ligne Clave Digital.
« Il
n’est pas vrai que nous sommes plus
Dominicains dans la mesure où nous sommes
anti-haïtiens. Oui, nous serons plus
patriotes et meilleurs Dominicains quand nous pourrons vaincre ces
traces
idéologiques que nous ont laissées, dans notre
culture, ceux qui ne respectent
pas le principe de l’égalité de tous
les êtres humains », ajoute
l’intellectuel dominicain dans le même texte, en
guise de commentaire du
dernier livre de Bernardo Vega, intitulé
« La agresión contra Lescot :
de 1942 à 1946 ».
Tolentino rappelle toutefois
que si « avec
Trujillo et dans le contexte politique d’alors, le racisme
s’est transformé en
fer de lance de toute une croisade
xénophobe », cependant, cela
« ne
signifie pas que le dictateur dominicain ait été
son créateur original et
historique », précise-t-il.
« Il suffit
seulement de scruter notre passé
depuis la colonie jusqu’à la fondation de la
République pour rencontrer des
énoncés et des déductions qui peuvent
bien être considérés comme
antécédents de
cette dépréciation du noir »,
avance-t-il.
La propagation de
l’anti-haïtianisme a-t-elle
été
la politique officielle durant les 31 années de la dictature
de Trujillo ?
Dans le troisième
volume de sa trilogie consacrée
au thème « Trujillo et
Haïti », l’une des
thèses soutenues par
l’historien et économiste dominicain, Bernardo
Vega, prend le contrepied de ce
que « le Dominicain
généralement croit »,
à savoir que « durant
les trente et une années de la dictature de Trujillo la
politique officielle a
été celle de propager
l’anti-haïtianisme ».
L’actuel directeur
du journal dominicain El Caribe,
Bernardo Vega, soutient dans le prologue de son livre
commenté par Hugo
Tolenino Dipp que « en
réalité, cela (la propagation de
l’anti-haïtianisme) eut lieu seulement entre 1942 et
1946, ce qui coïncide avec
la haine que Trujillo cultiva contre son ancien ami et
protégé, Élie Lescot,
qui devint président d’Haïti en 1941. Ni
avant ni après cette période qui a
duré quatre ans, Trujillo n’a permis que des
arguments anti-haïtiens soient
publiés ».
À cette
époque (de 1942 à 1946), des intellectuels
du pouvoir, dont l’ex président Joaquín
Balaguer, se sont attelés à la tâche,
ordonnée par Trujillo, de dénigrer le peuple
haïtien en le taxant de
« barbare »,
« indolent »,
« inférieur »…
Cependant, l’une des
personnalités les plus
brillantes et humanistes que la République Dominicaine ait
connue, Juan Bosch,
a fustigé cette campagne de dénigrement.
Dans une lettre
adressée en 1943 à Emilio Rodríguez
Demorizi, Hector Inchaustegui et Ramón Marrero Aristy,
l’écrivain dominicain,
et par la suite homme d’état malheureux, a
réprimandé ces intellectuels
anti-haïtiens tout en revendiquant le droit fondamental des
Haïtiens d’être
traités comme des être humains et surtout leur
droit à la vie.
« Je vous
ai entendu vous exprimer,
principalement Emilio et Marrero, avec haine contre les
Haïtiens et je me suis
demandé comment est-il possible d’aimer son propre
peuple tout en méprisant un
autre, comment est-il possible d’aimer ses propres fils et de
haïr en même
temps ceux du voisin seulement parce qu’ils sont les enfants
des autres. Je
crois que vous n’avez pas médité sur le
droit de tout être humain, qu’il soit
haïtien ou chinois, de vivre avec un minimum de
bien-être indispensable pour
que la vie ne soit pas une charge insupportable ; vous traitez
les
Haïtiens pires que des animaux parce qu’aux porcs,
aux bœufs et aux chiens vous
ne leur nieriez pas le droit de vivre ».
La vraie raison du massacre de
1937
Bernardo Vega a aussi fait le
point dans sa
dernière publication sur la vraie raison ayant
poussé le dictateur dominicain à
ordonner le massacre des Haïtiens et des Dominicains
d’origine haïtienne et à
la peau noire.
L’ancien ambassadeur
dominicain réfute l’argument
que Trujillo lui-même avait évoqué pour
justifier ce
« génocide »,
à
savoir, la lutte contre le trafic illégal des migrants.
« Vingt ans
après le massacre, Trujillo décida
d’investir dans le négoce de la
canne-à-sucre, en devenant propriétaire de 10
des 14 ingenios (plantations sucrières) du pays.
L’assassin des Haïtiens devint
alors leur principal employeur, et même quand il
était propriétaire d’ingenios
il ne promouvait non plus la dominicanisation de la coupe de la
canne »,
argumente l’historien dominicain, tout en pointant du doigt
l’ambigüité de l’homme
d’État et de tous les gouvernements dominicains
postérieurs par rapport au
thème de la présence et la migration des
travailleurs haïtiens dans le pays.
Pour
l’écrivain, le massacre de 1937 qui a
été initié depuis La Cumbre, Bonao, La
Vega, Puerto Plata, Samaná, en passant par la zone
frontalière jusqu’à
Restauración et toute la ligne du Nord-Est (de la
République Dominicaine)
répond tout simplement au « concept de
blanchir les Dominicains (qui) fut
une aspiration séculaire nationale depuis
l’indépendance de la
République ».