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La
peinture en
Martinique
L’effervescence
dont la peinture est l’objet depuis
quelques années en Martinique, méritait
qu’un ouvrage ambitieux présente les
acteurs de cette efflorescence et donne accès à
leurs œuvres. C’est ce qu’a
voulu Alfred Marie-Jeanne (Président du conseil
régional de Martinique)
lorsqu’il a lancé le chantier de ce volume, qui
fait écho à l’impressionnant
essor de cet art dans le pays.
L’organisation
soutenue de vernissages, de foires, la
présence régulière de peintres dans
les médias révèlent en effet une
véritable
floraison d’artistes[i].
Comme en
rend compte la sortie de périodiques (revue, magazines)
consacrés aux arts en
général et à la peinture en particulier[ii],
ainsi que la parution de monographies concernant des peintres
martiniquais[iii].
Comprendre ce
phénomène, l’accompagner, valoriser cet
art
et ses talents, offrir une étude globale sur la peinture en
Martinique sont les
objectifs de ce livre.
Dans la
première partie, « Histoire et figures
historiques[iv]
», René Louise exprime, au cours d’une
« Histoire générale de la peinture en
Martinique », sa vision de l’évolution
de cet art, de ses prémices à nos jours.
L’auteur, observateur attentif de la chose picturale et
acteur de son aventure,
retrace les conditions d’avènement et de
nativisation de la peinture dans
l’île : ses lieux de formation, ses
protagonistes, ses enjeux esthétiques,
identitaires, politiques. Car si la peinture raconte la peinture, elle
reflète
aussi les engagements, conscients ou inconscients, de ceux qui la
produisent.
Elle dévoile la société dans laquelle
elle s’insère, la relation de cette
communauté à elle-même et à
l’autre, ses utopies et contradictions.
Jean-Pierre
Arsaye quant à lui, nous parle des «
éveilleurs » : ces créateurs venus
d’ailleurs qui ont importé la peinture en
Martinique. Dans une société de plantation
où l’essentiel de la population
était constitué d’esclaves puis
d’ouvriers agricoles, les conditions
économiques et culturelles, marquées par la
réification, l’oppression,
l’exploitation,
écartaient ces derniers de la pratique picturale. La
peinture a donc longtemps
été un art extérieur, au travers
duquel des artistes de passage fixaient le
regard exotique qu’ils portaient sur le pays. Ces
œuvres étaient composées pour
l’ailleurs, parfois pour les maîtres de la
plantation ou les élites urbaines
ayant échappé à son emprise. Ces
peintres n’allaient pas moins représenter des
modèles, voire des formateurs, pour les Martiniquais
aspirant à la maîtrise de
cet art. En 1943, près d’un siècle
après l’Abolition, et à la faveur du
lent
dégagement de l’habitation amorcé par
celle-ci, allait s’ouvrir à
Fort-de-France, aux marges de la plantation, une école des
Arts appliqués[v].
Suivent
les portraits de huit peintres historiques.
L’histoire de ces pionniers est celle des
tâtonnements et des réussites d’une
appropriation : celle de la peinture par des Martiniquais. La tracée de ces figures est le
cheminement
d’individus en situation de porosité et
d’interaction, en quête de savoir et de
savoir-faire, qu’ils maîtriseront, domicilieront.
Ils s’efforceront d’adapter
cette adoption, d’empreindre leur œuvre de leur
lieu.
Dans
« Esthétique et influence amérindiennes
», Thierry
L’Étang examine les pratiques picturales des
civilisations précolombiennes et
étudie l’usage de signes amérindiens
chez quelques artistes de Martinique. Les
logiques d’esthétisation de
l’enracinement culturel conduisent les peintres à
se saisir de plus en plus du legs amérindien et de ses
marques : pétroglyphes,
symboles, pigments apparaissant sur poteries et autres artefacts mis au
jour
par l’archéologie, palimpsestes mythologiques
enfouis dans les mémoires. Cette
procédure est d’autant plus opératoire
qu’un stock d’items amérindiens est
repérable, disponible, à l’inverse
d’autres éléments du complexe
génésique
martiniquais, broyés par la plantation et dont les traces
internes sont plus
difficiles à faire affleurer, à exploiter sur le
plan esthétique.
La seconde
partie de ce livre, « Peinture et peintres
d’aujourd’hui », est introduite par
Dominique Berthet dans le chapitre : «
Esthétique picturale d’aujourd’hui.
Manifestes et diversité. » Ce texte prend
la mesure de la variété foisonnante de cette
peinture, et met en perspective
les attendus idéologiques à l’origine
de manifestes artistiques et
d’affirmations identitaires. Cette étude analyse
aussi les désengagements
qu’ont pu susciter ces résolutions, et donc les
oppositions entre conceptions
diverses du projet artistique.
Suit une
sélection de trente artistes contemporains, dont
des œuvres sont présentées. Cette
sélection se donne pour ce qu’elle est :
un essai de représentation de la diversité
picturale en Martinique. Face à
l’abondance des peintres et des catégories, on a
opté ici pour un principe
d’échantillonnage des styles. Ainsi sont
exposés des tableaux qui vont de
l’hyperréalisme le plus hallucinant de
vérité à l’abstraction la
plus
intérieure, en passant par le symbolisme, le naïf,
l’impressionnisme,
l’expressionnisme et toutes les combinaisons entre figuration
et abstraction.
Dans cette logique, il a fallu faire des choix, et cet
éventail ne montre
qu’une partie des talents picturaux actuels.
En raison du
caractère récent du développement de
la
peinture en Martinique (un peu plus d’une soixantaine
d’années), certains
artistes qui apparaissent dans cette sélection contemporaine
appartiennent
aussi à l’histoire de cette peinture. Mais ces
peintres d’hier sont aussi
peintres d’aujourd’hui, en atteste leur production
renouvelée.
Chacun de ces
plasticiens est l’auteur d’un texte, libre
réponse aux questions suivantes :
- quel
est
le sens général de votre démarche
artistique ?
- en quoi la
Martinique participe-t-elle de votre œuvre ?
Il
court dans ces écrits une quête
d’identité, ou plutôt
d’identités : identité
personnelle, identité collective.
L’identité
personnelle est celle de l’artiste face à
lui-même, aux siens, aux autres, à
son œuvre. Elle peut se nourrir de
l’identité liée au lieu, voire la
nourrir en
retour. Mais elle ne s’y confond pas
nécessairement. Elle peut s’affirmer en
liberté sinon en rupture vis-à-vis de cette
dernière, d’aucuns pouvant
rechercher ailleurs ou en eux-mêmes la substance de leur
inspiration plastique.
Mais plus qu’une logique de dissociation, c’est un
souci d’association qui
prévaut dans ces textes. Confrontés au changement
culturel, nombre de
plasticiens accompagnent cette mutation en
s’efforçant d’inscrire dans leurs
créations des repères de Martinique, fixant ainsi
quelques fragments de son
vécu. Certains, affrontés aux incertitudes de
l’identité collective, à
l’ambiguïté de sa définition,
développent même un projet volontariste visant
à
conforter l’originalité martiniquaise,
à l’insérer pleinement dans sa
géographie, à concourir à une
esthétique de la Caraïbe, convaincus
qu’ils sont,
qu’ « une esthétique est là,
dans l’épaisseur d’influences
culturelles
accumulées ». (René Ménil,
1989).
Une
œuvre de chaque peintre est par ailleurs l’objet
d’un
décryptage par un critique d’art ou un
écrivain, qui s’attache à restituer
l’émotion qu’éveille le
tableau – c’est aussi le cas, dans la
première partie,
pour des œuvres des huit pionniers martiniquais.
Rédigées
par des auteurs en relation d’empathie critique
avec les peintures observées, ces pages offrent, par le
biais d’écritures
ciselées, volontiers poétiques, des lectures
personnelles, des interprétations
sensibles qui sont aussi des œuvres
d’art : à
l’esthétique picturale
répond une esthétique scripturale. De ce point de
vue, cet ouvrage donne aussi
à lire de la littérature.
Peindre et
donner à voir en Martinique, c’est donner
à
voir la Martinique, le pays géographique : sa nature
exubérante, ses types
humains variés, ses changements physiques. C’est
encore représenter le pays
intime : son atmosphère, son esprit, son histoire,
ses histoires,
paradoxes et singularités. C’est donner
à entendre une île aux résonances hors
de proportion avec ses dimensions. Mieux, en sublimant ses apparences
sensibles, en révélant ses effets
insoupçonnés, en laissant entrevoir sa
transcendance, les peintures amplifient l’écho du
lieu. Et font plus encore.
Elles disent le « je ne sais quoi et le presque rien
», l’indicible des «
affinités électives »
qu’entretiennent avec la Martinique ceux qui les ont
réalisées. Ces créations saisissent
ceux qui les observent car elles disent la
beauté. Et son étrangeté.
La peinture
en Martinique, sous la
direction de Gerry L’Étang, préface
d’Alfred Marie-Jeanne,
32 x 25 cm., 355 photographies, 376 pages, conseil régional
de Martinique / HC
Éditions, 2007.
Gerry
L’Étang
[i] Le
journaliste culturel Jocelyn Abatucci, auteur de nombreux documentaires
sur les
peintres en Martinique, nous confia en avoir rencontré
quelque 180,
professionnels, semi-professionnels, amateurs confirmés. Et
juge ce nombre non
exhaustif : « Après quinze
années d’émissions sur le sujet pour
Télé
Martinique, j’en découvre toujours. Et je parle
bien sûr d’artistes de qualité.
Rapporté à une île de 400 000
habitants, cela paraît énorme. Il se joue ici
quelque chose de tout à fait important autour de la peinture
et des arts qui
lui sont associés. »
[ii] Recherches en
Esthétique, Arthème,
Arts
Caribbean.
[iii] Henri
Guédon, Ernest Breleur, Hector Charpentier, Serge
Hélénon…
[iv] La
rédaction des chapitres de cette première partie
a été facilitée par une collecte
de données réalisée par
Joëlle Nottrelet, qui a fait l’objet d’un
rapport au
conseil régional de Martinique : Figures
historiques de la peinture en Martinique, 2006.
[v] En
novembre 1943 fut créée
l’école des Arts appliqués (aussi
appelée : «
école des Arts appliqués de Martinique
» ou « école des Arts
appliqués de
Fort-de-France »). Elle fut fondée par le
gouverneur Georges Louis Ponton, à la
suite de vœux émis par le conseil
général. Cette école avait pour but,
« en
utilisant les richesses de la Martinique, tant matérielles
que pittoresques, le
sentiment artistique et l’habileté de
l’artisan antillais, de développer un
artisanat local de qualité et de donner à
l’élite la possibilité de
s’orienter
vers les grandes écoles d’art de la
métropole. » (Annuaire de
la vie martiniquaise, tome 2, Fort-de-France, 1947, p.
349).
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